n retiendra du Grand Prix de Monaco 2009 cette image symbolique : Jenson Button piquant un sprint après l’arrivée pour rejoindre la tribune princière et recevoir son trophée. Cette longue silhouette encore casquée, déroulant une élégante foulée. Le héros du jour avait envie de vivre ce moment exceptionnel à sa manière : après une heure et quarante minutes de concentration absolue, libérer les émotions et la tension accumulées. Humer l’instant précieux, s’en imprégner, respirer. « Ne me parlez pas déjà de la prochaine course. J’y penserai plus tard », implora-t-il lorsque les journalistes commencèrent à le bombarder de questions sur la suite du Championnat.
On a franchi à Monaco le premier tiers de la saison et les trois champions du monde sont en effet loin derrière lui. Fernando Alonso totalise pour l’instant 11 points, Kimi Räikkönen et Lewis Hamilton, 9 chacun. Jenson Button, lui, en compte 51 ! Cinq victoires en six Grands Prix. Un seul « faux pas », en Chine, qui s’était néanmoins soldé par un podium (3e)…Spontanément, la comparaison avec Mansell en 1992,ou avec Schumacher plus récemment, s’impose. Button pilote la meilleure voiture du plateau, la plus fiable aussi, et lui-même ne commet pas d’erreurs. Qui pourrait le battre ?
À seize points de distance, son équipier Rubens Barrichello fait mine d’y croire encore. Il termina deuxième hier, mais sa prestation fut moins éloquente que celle de Button. Et l’on imagine mal l’écurie Brawn laisser se développer – le cas échéant – une rivalité assassine entre ses deux coureurs. Alors, qui d’autre ? Sebastian Vettel a perdu gros en s’en allant flirter de trop près avec Sainte-Dévote au 16e tour. Certes, sa Red Bull, pourtant peu chargée en carburant, peinait à tenir la cadence des Brawn et des Ferrari, mais elle pouvait au moins lui permettre de limiter l’envolée belle de Button au Championnat. Pour preuve, le résultat flatteur de son équipier Mark Webber, constant… et cinquième à l’arrivée. Vettel, qui campe donc sur son score de 23 points, n’a plus le moindre droit à l’erreur désormais, pas plus que son écurie, s’ils veulent, ensemble, remonter sur le leader. La tâche s’annonce difficile, d’autant que Ferrari revient très sérieusement au niveau.
Douchés par leur début de saison douloureux, Räikkönen et Massa n’osent pas l’avouer trop vite, ni trop fort, mais leur prestation du week-end parle pour eux. La première équipe derrière Brawn, à Monaco, fut clairement la Scuderia. Pas tout à fait dans le rythme de l’anglaise, mais pas loin. Jusque-là, en cette première partie d’une saison peu ordinaire, les seuls teams à être montés sur le podium étaient Brawn, Red Bull et Toyota. Voici enfin Ferrari, par la grâce de Kimi Räikkönen, troisième au terme d’un parcours sans fautes. « Je suis content pour l’équipe, parce que ce résultat matérialise les efforts énormes produits à l’usine. » On devinait toutefois une pointe de regret chez l’« homme de glace » : avec un tout petit peu plus de réussite, le sort aurait pu lui sourire plus franchement.
Samedi, il manqua la pole-position pour vingt-sept millièmes de seconde. Hier, une poignée de secondes s’envolèrent dans son second ravitaillement, pour un écrou de roue récalcitrant. Stefano Domenicali, patron de la Scuderia, préférait ne pas se perdre en vaines hypothèses. À quoi bon ? Les deux Brawn sont devant et les deux Ferrari à leurs trousses, Felipe Massa s’étant, en prime, adjugé le meilleur tour en course. « Nous sommes sur la bonne voie, continuons. »
Pour que le Grand Prix de Monaco vînt à nous offrir un autre scenario que le cavalier seul de Jenson Button, il eût fallu un départ canon de Kimi Räikkönen… Or, témoignait-il après l’arrivée, « la piste était très sale du côté gauche, et nos adversaires (Button et Barrichello) étaient chaussés de pneus tendres, ce qui les a bien servis. » Dès les premiers mètres de course, Räikkönen se retrouva donc derrière Barrichello… « J’étais plus rapide que lui mais, à Monaco, il n’y a quasiment pas moyen de dépasser. Ce n’était pas trop sympa de se retrouver coincé comme ça. » L’équipe eut beau anticiper le ravitaillement du Finlandais, rien n’y fit. Malgré tout, ce Grand Prix en Principauté ne se résuma pas à une morne procession, comme on pouvait le redouter à la lecture de la grille.
D’abord parce qu’il se trouva émaillé de quelques événements. Une joyeuse passe d’armes entre Vettel et Massa au 8e tour. Massa, chaud comme la braise, essayant de feinter Vettel à la sortie du tunnel, court-circuita la chicane, dut lever le pied pour rendre la place ainsi gagnée… et, ce faisant, se fit croquer par Nico Rosberg. Une fois de plus, au volant de sa Williams-Toyota, le fils de l’ancien champion du monde fit étalage de son habileté, récompensée hier par une 6e place.
Plus tard, on assista à une scène « historique » : au 35e tour, soit avant la mi course, Jenson Button prenant un tour au champion du monde en titre, son compatriote Lewis Hamilton ! Puis la course ménagea un certain suspense par le jeu des stratégies. Quel parti Glock, Bourdais, Fisichella ou Heidfeld pourraient-ils tirer de leur tactique à un seul arrêt ? Si aucun « miracle » ne vint saluer la tentative désespérée de BMW et Toyota, il fut tout près de se produire pour Fisichella (9e). Et Toro Rosso pouvait se féliciter hier soir du parcours impeccable de Sébastien Bourdais, qui fit fructifier cette option – notamment par une gestion toute en douceur de ses pneus – en cueillant le point de la 8e place… presque à domicile. « Commeil n’y a pas de Grand Prix de France cette année, Monaco est un peu chez moi », disait-il, heureux d’avoir marqué à Monaco, en étant parti de la 14e place sur la grille.
D’ici à la prochaine épreuve, dans deux semaines en Turquie, Ferrari va certainement mettre les bouchées doubles pour tenter d’entrer complètement dans le rythme des Brawn. Toyota va s’efforcer de comprendre les causes de son égarement – passager ? – tandis que McLaren attend la suite avec appétit. Les Flèches d’argent sont en effet reparties de Monaco bredouilles, mais non sans avoir confirmé leur progression. Dans le camp Mercedes, on avait une bonne raison de sourire : ce sont les V8 allemands qui propulsent les Brawn. Et celui qui conduisit Button à sa cinquième victoire effectuait hier son troisième Grand Prix, après Bahreïn et Barcelone. Qui a dit que le Championnat était – presque – joué ?
Anne Giuntini (L'Equipe)
