Grand Prix de Malaisie Sepang
5 avril 2009
  Histoires d’eau  
Sous une pluie diluvienne, Jenson Button a remporté un Grand Prix de Malaisie écourté, et ne récolte que la moitié des points.
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Bernie Ecclestone était comblé et le répétait à qui voulait l’entendre : il avait adoré ce Grand Prix de Malaisie ! Oubliant un peu vite que le début de course sur le sec avait été fertile en empoignades et dépassements, Bernie rendait grâce à la pluie d’avoir produit un spectacle jubilatoire. « Il faudrait toujours qu’il pleuve sur les circuits, partout où nous allons. C’est le plus sûr moyen d’avoir des surprises. » Quant au fait que le Grand Prix disputé hier à Sepang n’ait duré que cinquante-cinq minutes, laissant sur sa faim un public venu déguster 1h30 de Formule 1, Bernie n’en avait cure : « Une heure, c’est assez. C’est exactement le format que je voudrais promouvoir à l’avenir. Nous sommes donc en avance sur mes plans », claironnait-il, tout heureux que les cieux l’aient entendu.

Bien que l’épreuve – à partir du 21e tour et des premières gouttes – ait viré à la loterie, son vainqueur, lui, n’est pas né du hasard. Pour la deuxième fois en deux courses, et après deux pole-positions, Jenson Button et sa Brawn-Mercedes se sont imposés. Plus fort encore qu’à Melbourne une semaine auparavant, Button s’est adjugé le meilleur tour à Sepang. Avec un départ donné à 17 heures locales – pour complaire aux télévisions européennes –, il faisait presque nuit lorsque le grand blond ressuscité descendit de son podium, la mine rayonnante, trempé de champagne, de sueur et de pluie mêlés. Un tel bonheur ne lui avait jamais été permis depuis ses débuts en F1. Et voici qu’il se matérialise, se répète, s’installe.

Un festival de dépassements
Si, derrière lui, Heidfeld et Glock ont joué de réussite pour décrocher les 2e et 3e places, Jenson Button a construit son succès, avec intelligence et lucidité. Il n’avait pas pris le meilleur départ, débordé par Nico Rosberg (Williams-Toyota) qui, avec autorité, s’était emparé du commandement, et par Jarno Trulli (Toyota, 2e). Il avait aussi, dans ses rétroviseurs, la Renault d’Alonso : KERS (le système de récupération d’énergie au freinage) aidant, le double champion du monde s’était propulsé du 9e rang sur la grille, au 4e dans le premier virage. Mais au bout de quatre tours, l’Espagnol se trouvait croqué par l’autre Brawn, celle de Rubens Barrichello, pressé de revenir jouer avec ses petits camarades de devant. Rubens avait dû rendre cinq places sur la grille pour prix d’une boîte de vitesses changée le vendredi, et n’avait pas l’intention de traîner trop longtemps le poids de sa sanction. Jusqu’au 22e tour, le spectacle fut partout, au coeur de petits groupes de prédateurs. Parmi eux, Vettel et Hamilton, qui profitèrent d’une erreur d’Heidfeld pour grignoter chacun une place. Kimi Räikkönen, plongeant à l’intérieur pour passer Alonso, à la faveur d’un léger écart de celui-ci. Puis, dans la foulée, Mark Webber, auteur d’une belle empoignade avec Alonso.

Commencèrent alors les premiers ravitaillements, sous un ciel menaçant : Vettel, Rosberg, Glock, Sutil, Webber, Trulli, Räikkönen. Pendant ce temps, Button, toujours en piste, cravachait, gagnait du terrain, opiniâtre, constant comme il sait si bien l’être… Jusqu’à ressortir en tête de son premier pitstop au 19e tour.

Mais au 22e, la situation se gâte, se complique, s’embrouille. L’arrivée de l’orage précipite les concurrents aux stands. La plupart chaussent des pneus pluie, certains misent sur les intermédiaires (Glock). Chez Ferrari, au 18e tour on fait un pari osé pour Räikkönen, 5e au moment de son arrêt : on lui monte des gommes « pluie ». Trop tôt : il fait encore sec ; le Finlandais se retrouve bientôt à l’agonie. Pour lui, le déluge, le vrai, est arrivé bien trop tard, au 29e tour. Quoi qu’il en soit, Kimi n’aurait pas fini la course : les ingénieurs, qui avaient détecté un problème d’isolation sur son KERS, le rappelèrent au garage pour d’évidentes raisons de sécurité, à l’instant même où intervenait la safety- car (31e tour), et tandis que la tempête doublait encore d’intensité.

Ce sont ces nuages noirs plombant le ciel, et ces éclairs de plus en plus violents, qui trompèrent les stratèges des écuries. Comment savoir où, quand et comment la pluie allait tomber. Au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest du circuit ? Ou partout à la fois ? Dans une, cinq ou dix minutes ? Fine et dense, ou d’emblée diluvienne ? Les atermoiements de la météo, ajoutés à la diversité originelle des stratégies, ont brassé les cartes. Ainsi Nick Heidfeld, avec un seul arrêt, termine-t-il deuxième, tandis que Rosberg et Webber, avec quatre ravitaillements, ont hypothéqué leur résultat final. « C’était le chaos. Je n’étais jamais où il fallait, quand il fallait », résume Rosberg. « Dommage qu’on n’ait pas pu concrétiser par un podium, c’était dans nos cordes », regrette Webber. On les retrouve respectivement 8e et 6e à l’arrivée, encadrant un Lewis Hamilton qui a plutôt bien surnagé.

Au 33e tour, trop de voitures en aquaplaning valsaient sur la piste ; la course fut interrompue. On reforma la grille, dans l’éventualité d’une accalmie qui aurait permis de relancer le Grand Prix. On vit Mark Webber, responsable de la GPDA (l’association des pilotes) aller d’un coureur à l’autre pour consulter : poursuivre ou arrêter ? La Brawn de Barrichello était bâchée. Trulli, debout dans son cockpit, patientait sous un parapluie. Sur une colline environnante, une poignée de spectateurs trompaient leur ennui en glissant, sur le dos, sur le ventre, dans l’herbe tiède et trempée.

On attendra cinquante minutes et la nuit tombante pour annoncer à 18h52, que la course ne reprendrait pas. Et que le classement était arrêté, comme il convient dans ces cas-là, « à la fin de l’avant-dernier tour précédant le tour dans lequel le Grand Prix fut interrompu »… soit le 31e à Sepang – trop peu pour marquer la totalité des points. Au 33e, Glock était second. Deux tours plus tôt, il n’était « que » troisième. Tant d’autres s’en seraient contentés hier, à commencer par Ferrari, où régnait dans la soirée une tension palpable. « Nous n’avons pas besoin d’une révolution, prévenait Felipe Massa. Mais d’une réflexion. »

Le patron de la Scuderia, Stefano Domenicali, y est allé d’un discours courtois mais ferme : « Nous devons nous extirper de cette situation au plus vite. À chacun de nous d’assumer ses responsabilités. Il faut admettre que le contexte a changé, et adapter nos mentalités. Avoir une autre approche de la course, à Maranello comme en piste. »

Des malheurs de la Scuderia, avec laquelle on le dit légèrement en froid depuis quelque temps, Bernie Ecclestone ne se souciait guère hier soir. Au besoin, il s’en préoccupera plus tard, avec opportunisme, si jamais Ferrari tardait trop à redresser la barre. Mais en attendant, avec Brawn et Button, Red Bull et Vettel, Rosberg et Williams, Trulli et Toyota, et puis surtout la pluie, beaucoup de pluie, le spectacle de « M. E. » est sauvé.


Anne Giuntini (L'Equipe)

Les résultats du Grand Prix

 

 



le circuit

 

 



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