ernie Ecclestone était comblé
et le répétait à qui voulait l’entendre : il
avait adoré ce Grand Prix de Malaisie !
Oubliant un peu vite que le début de
course sur le sec avait été fertile en
empoignades et dépassements, Bernie
rendait grâce à la pluie d’avoir produit
un spectacle jubilatoire. « Il faudrait
toujours qu’il pleuve sur les circuits,
partout où nous allons. C’est
le plus sûr moyen d’avoir des surprises.
» Quant au fait que le Grand
Prix disputé hier à Sepang n’ait
duré que cinquante-cinq minutes, laissant
sur sa faim un public venu déguster
1h30 de Formule 1, Bernie n’en
avait cure : « Une heure, c’est assez.
C’est exactement le format que je voudrais
promouvoir à l’avenir. Nous
sommes donc en avance sur mes
plans », claironnait-il, tout heureux
que les cieux l’aient entendu.
Bien que l’épreuve – à partir du
21e tour et des premières gouttes – ait
viré à la loterie, son vainqueur, lui,
n’est pas né du hasard. Pour la deuxième
fois en deux courses, et après
deux pole-positions, Jenson Button et
sa Brawn-Mercedes se sont imposés.
Plus fort encore qu’à Melbourne une
semaine auparavant, Button s’est
adjugé le meilleur tour à Sepang. Avec
un départ donné à 17 heures locales
– pour complaire aux télévisions européennes
–, il faisait presque nuit
lorsque le grand blond ressuscité descendit
de son podium, la mine rayonnante,
trempé de champagne, de
sueur et de pluie mêlés. Un tel bonheur
ne lui avait jamais été permis depuis
ses débuts en F1. Et voici qu’il se matérialise,
se répète, s’installe.
Un festival de dépassements
Si, derrière lui, Heidfeld et Glock ont
joué de réussite pour décrocher les
2e et 3e places, Jenson Button a
construit son succès, avec intelligence
et lucidité. Il n’avait pas pris le meilleur
départ, débordé par Nico Rosberg (Williams-Toyota) qui, avec autorité,
s’était emparé du commandement, et
par Jarno Trulli (Toyota, 2e). Il avait
aussi, dans ses rétroviseurs, la Renault
d’Alonso : KERS (le système de récupération
d’énergie au freinage) aidant, le
double champion du monde s’était
propulsé du 9e rang sur la grille, au 4e
dans le premier virage. Mais au bout
de quatre tours, l’Espagnol se trouvait
croqué par l’autre Brawn, celle de
Rubens Barrichello, pressé de revenir
jouer avec ses petits camarades de
devant. Rubens avait dû rendre cinq
places sur la grille pour prix d’une boîte
de vitesses changée le vendredi, et
n’avait pas l’intention de traîner trop
longtemps le poids de sa sanction.
Jusqu’au 22e tour, le spectacle fut partout,
au coeur de petits groupes de prédateurs.
Parmi eux, Vettel et Hamilton,
qui profitèrent d’une erreur d’Heidfeld
pour grignoter chacun une place. Kimi
Räikkönen, plongeant à l’intérieur
pour passer Alonso, à la faveur d’un
léger écart de celui-ci. Puis, dans la
foulée, Mark Webber, auteur d’une
belle empoignade avec Alonso.
Commencèrent alors les premiers ravitaillements,
sous un ciel menaçant :
Vettel, Rosberg, Glock, Sutil, Webber,
Trulli, Räikkönen. Pendant ce temps,
Button, toujours en piste, cravachait,
gagnait du terrain, opiniâtre, constant
comme il sait si bien l’être… Jusqu’à
ressortir en tête de son premier pitstop
au 19e tour.
Mais au 22e, la situation se gâte, se
complique, s’embrouille. L’arrivée de
l’orage précipite les concurrents aux
stands. La plupart chaussent des
pneus pluie, certains misent sur les
intermédiaires (Glock). Chez Ferrari,
au 18e tour on fait un pari osé pour
Räikkönen, 5e au moment de son
arrêt : on lui monte des gommes
« pluie ». Trop tôt : il fait encore sec ; le
Finlandais se retrouve bientôt à l’agonie.
Pour lui, le déluge, le vrai, est arrivé
bien trop tard, au 29e tour. Quoi
qu’il en soit, Kimi n’aurait pas fini la
course : les ingénieurs, qui avaient
détecté un problème d’isolation sur
son KERS, le rappelèrent au garage
pour d’évidentes raisons de sécurité, à
l’instant même où intervenait la safety-
car (31e tour), et tandis que la tempête
doublait encore d’intensité.
Ce sont ces nuages noirs plombant le
ciel, et ces éclairs de plus en plus violents,
qui trompèrent les stratèges des
écuries. Comment savoir où, quand et
comment la pluie allait tomber. Au
nord, au sud, à l’est ou à l’ouest du circuit
? Ou partout à la fois ? Dans une,
cinq ou dix minutes ? Fine et dense, ou
d’emblée diluvienne ? Les atermoiements
de la météo, ajoutés à la diversité
originelle des stratégies, ont brassé
les cartes. Ainsi Nick Heidfeld, avec un
seul arrêt, termine-t-il deuxième, tandis
que Rosberg et Webber, avec
quatre ravitaillements, ont hypothéqué
leur résultat final. « C’était le
chaos. Je n’étais jamais où il fallait,
quand il fallait », résume Rosberg.
« Dommage qu’on n’ait pas pu concrétiser
par un podium, c’était dans nos
cordes », regrette Webber. On les
retrouve respectivement 8e et 6e à
l’arrivée, encadrant un Lewis Hamilton
qui a plutôt bien surnagé.
Au 33e tour, trop de voitures en aquaplaning
valsaient sur la piste ; la
course fut interrompue. On reforma la
grille, dans l’éventualité d’une accalmie
qui aurait permis de relancer le
Grand Prix. On vit Mark Webber, responsable
de la GPDA (l’association des
pilotes) aller d’un coureur à l’autre
pour consulter : poursuivre ou arrêter
? La Brawn de Barrichello était
bâchée. Trulli, debout dans son cockpit,
patientait sous un parapluie. Sur
une colline environnante, une poignée
de spectateurs trompaient leur ennui
en glissant, sur le dos, sur le ventre,
dans l’herbe tiède et trempée.
On attendra cinquante minutes et la
nuit tombante pour annoncer à
18h52, que la course ne reprendrait
pas. Et que le classement était arrêté,
comme il convient dans ces cas-là, « à
la fin de l’avant-dernier tour précédant
le tour dans lequel le Grand Prix fut
interrompu »… soit le 31e à Sepang
– trop peu pour marquer la totalité des
points. Au 33e, Glock
était second. Deux tours plus tôt, il
n’était « que » troisième. Tant
d’autres s’en seraient contentés hier, à
commencer par Ferrari, où régnait
dans la soirée une tension palpable.
« Nous n’avons pas besoin d’une révolution,
prévenait Felipe Massa. Mais
d’une réflexion. »
Le patron de la Scuderia, Stefano
Domenicali, y est allé d’un discours
courtois mais ferme : « Nous devons
nous extirper de cette situation au plus
vite. À chacun de nous d’assumer ses
responsabilités. Il faut admettre que le
contexte a changé, et adapter nos
mentalités. Avoir une autre approche
de la course, à Maranello comme en
piste. »
Des malheurs de la Scuderia, avec
laquelle on le dit légèrement en froid
depuis quelque temps, Bernie Ecclestone
ne se souciait guère hier soir. Au
besoin, il s’en préoccupera plus tard,
avec opportunisme, si jamais Ferrari
tardait trop à redresser la barre. Mais
en attendant, avec Brawn et Button,
Red Bull et Vettel, Rosberg et Williams,
Trulli et Toyota, et puis surtout la pluie,
beaucoup de pluie, le spectacle de
« M. E. » est sauvé.
Anne Giuntini (L'Equipe)
