Lewis Hamilton la victoire. À Robert Kubica un grand coup de chapeau : de toutes les pointures actuelles de la F1, il fut le seul hier à ne pas commettre la moindre erreur. Et pourtant, les conditions de piste, infiniment vicieuses, piégèrent les meilleurs : Hamilton pour commencer, qui tutoya le rail au Bureau de tabac dès le 6e tour et blessa le pneu arrière droit de sa McLaren. Suivirent les autres, les ténors, les gros bras, les terreurs du classement : Alonso au 8e tour – bing-bang dans la montée de Massenet !… un pneu crevé – et au 14e dans l’épingle du Fairmont (l’ex-Loews). Pressé de passer Heidfeld pour rejoindre la tête de course, le double champion du monde éperonna l’adversaire.
Vint le tour de Massa au 16e passage : tout-droit à Sainte-Dévote, alors que le Brésilien menait la danse. Pas de bobo pour sa Ferrari, mais l’incident fit les affaires de l’avisé Kubica, qui déboulait dans son sillage : quand Massa reprit la piste, la BMW du Polonais lui avait ravi le commandement. Et encore une péripétie au 27e tour, une autre ! Kimi Räikkönen, qui roule alors tambour battant pour gommer les effets d’une pénalité infligée un peu plus tôt, tire aussi tout droit à Sainte-Dévote et chiffonne salement son aileron avant. Ce n’est pas tout. Nico Rosberg, dont on espérait des merveilles à Monaco – il avait montré tant d’habileté les jours précédents… – désintègre sa Williams contre les barrières de sécurité dans les esses de la Piscine. Course neutralisée au 63e tour.
On repart au 68e. Et, là, Räikkönen, dont ce n’était décidément pas le jour, rebondit sur une bosse traîtresse à la sortie du tunnel, là même où David Coulthard avait, la veille, perdu le contrôle de sa Red Bull. La Ferrari du Finlandais se dérobe de l’arrière, un coup à droite, un coup à gauche, et Kimi l’acrobate parvient à la maîtriser… mais trop tard pour la séquence freinage. Le deuxième « museau » de sa voiture vint ainsi s’écraser contre la Force India d’Adrian Sutil. Une vraie tragédie pour le jeune Allemand qui, au volant d’une F1 des plus modestes, se voyait en passe de signer là – peut-être – la course de sa vie ! « Quatrième à Monaco, déjà je vivais un rêve, avouait-il un peu plus tard, après avoir séché ses larmes ; et voilà, maintenant, je nage en plein cauchemar. »
Sutil non plus ne s’est rendu coupable d’aucune faute hier. Ni Mark Webber, qui lui au moins s’en est trouvé récompensé. L’abandon, devant lui, de Sutil et Räikkönen, lui a valu de décrocher la quatrième place… et d’installer à lui seul – son équipier Coulthard affichant toujours un score vierge – l’écurie Red Bull au 5e rang des constructeurs. En fait, c’est la pluie qui a fait de ce 66e Grand Prix de Monaco, sixième manche de la saison 2008, un épisode à rebondissements multiples. La pluie et l’approximation des prévisions météorologiques.
La matinée avait été bien arrosée et le ciel semblait apaisé à l’instant du départ. Mais des nuages menaçaient, la piste demeurait très humide, et sur la grille les écuries hésitaient entre deux options de montes pneumatiques : des « intermédiaires » ou des « pluie extrême » ?
Ferrari ne fut certainement pas la dernière à choisir. « Six minutes avant le départ, on avait chaussé les intermédiaires sur nos deux voitures », relatait Stefano Domenicali, patron de la Scuderia. Las ! un écrou récalcitrant sur une roue arrière de Räikkönen perturba les ultimes préparatifs : le temps pour un mécanicien de courir chercher une pièce neuve, le compte à rebours avait suivi son cours. Le règlement impose qu’à trois minutes du départ les quatre roues des monoplaces soient définitivement fixées. Celle de Räikkönen ne le fut qu’à deux minutes. D’où la sanction qu’il se vit infliger en début de course : un passage obligatoire par la voie des stands, coûteux en secondes.
La plupart des concurrents ont pris un parti identique à celui de Ferrari – à quelques exceptions près, dont Jarno Trulli qui effectua d’ailleurs un excellent début de parcours en pneus « pluie extrême ». Mais des deux options, aucune ne se révéla totalement satisfaisante. D’ailleurs, le compromis idéal était impossible : les conditions climatiques, versatiles et imprévisibles, servirent aux ingénieurs et aux stratèges un véritable casse-tête. Soit on misait sur les « pluie extrême », en sachant que les gommes se trouveraient détruites en deux tours si le sol venait à sécher. Soit on leur préférait les « intermédiaires », au risque de lancer les pilotes sur un terrain affreusement glissant, en attendant l’éclaircie. « Dans de telles circonstances, nos pilotes avaient tout à perdre », commentait Stefano Domenicali. Et ils ont perdu. Pas tout, mais beaucoup. Massa, une victoire à Monaco – elle était à sa portée. Kimi Räikkönen, la tête du Championnat, au profit de Lewis Hamilton (35 à 38). Le Finlandais, désormais talonné par son équipier Massa (1 point d’écart entre eux) a deux adversaires à contrer, et non plus un seul !
D’autres, au contraire, avaient gros à gagner dans cette loterie. Fernando Alonso a donc tout tenté, sans lésiner sur la prise de risques pour faire briller sa pauvre Renault. Il a échoué, toutefois l’écurie ne peut s’en prendre qu’à elle si elle occupe aujourd’hui la 7e place au classement des constructeurs, derrière Toyota et devant Toro Rosso, Honda, Force India.
Lewis Hamilton aussi avait tout à gagner. Il a joué. Avec audace et habileté. Et à lui, la chance a souri, a gommé sa faute initiale. De la veine, il en fallait un peu, hier – en plus du talent – pour l’emporter dans ces conditions…
Anne Giuntini (L'Equipe)
