e Grand Prix de Hongrie aura
déjoué toutes les prédictions ! L’annonçait-on comme une morne procession ? Il a donné lieu à une série de rebondissements exceptionnels, et mis en scène quelques séquences de pilotage magnifiques. Voyait-on une outrageuse domination des McLaren-Mercedes ? Les Ferrari ont confirmé ce qu’en disait Felipe Massa, la veille : elles ne rendent rien à leurs adversaires. Imaginait-on Lewis Hamilton en vainqueur incontesté ? C’est son équipier Heikki Kovalainen qui l’a emporté, pour la première fois de sa carrière en F1…et sur un petit coup de pouce de la chance.
Car le véritable héros du jour, le maître absolu de la piste et de la course, n’a pas connu le bonheur de grimper sur le podium : Felipe Massa, lâché par son moteur à trois tours de l’arrivée, n’avait, hier soir, que ses yeux pour pleurer et l’estime unanime du paddock pour se consoler. Il aurait dû quitter la Hongrie en leader du Championnat du monde ; il en est reparti sans le moindre point supplémentaire. La glorieuse incertitude du sport aura pleinement marqué ce Grand Prix, en freinant l’envolée de Lewis Hamilton au classement, et relançant à temps Kimi Räikkönen, relativement « en panne » de réussite depuis le Canada. Percuté par Hamilton à Montréal, pénalisé par un échappement cassé à Magny-Cours, puis par le choix de pneus de son équipe à Silverstone, le champion du monde en titre avait vécu, à Hockenheim, un long week-end sans relief et sa sixième place en qualifications, samedi à Budapest, laissait craindre pour lui un nouveau chemin de croix. En fait, les vingt derniers tours du Grand Prix de Hongrie ont permis à Räikkönen de se rappeler à tous ceux qui déjà l’avaient « enterré ».
Libéré du « bouchon » que formait devant lui la Renault d’Alonso, il fit donner la cavalerie et se mit à fondre sur la Toyota de Timo Glock, alors troisième… « Mais c’était trop tard, commentait le Finlandais après l’arrivée. De toute manière, j’étais trop loin sur la grille. À l’avenir, il va falloir que je réussisse à mieux me qualifier. » Aurait-il dépassé la Toyota s’il n’avait dû lever le pied à trois tours de la fin ?
Massa tout en finesse
Car au moment même où le moteur de Massa rendait l’âme, la Ferrari de Räikkönen montrait quelques signes inquiétants, et les ingénieurs, craignant un bris mécanique à l’arrière – suspension ? – l’invitèrent à réduire la cadence. Heikki Kovalainen, à qui l’abandon de Massa venait d’offrir le commandement, conduisit sa McLaren-Mercedes à la victoire, devant un Timo Glock qui voyait soudain s’éloigner la menace Räikkönen.
Lewis Hamilton, lui, n’était plus dans la bagarre depuis le 41e tour. Depuis l’incident – encore inexpliqué hier soir – survenu sur son pneu avant gauche, que l’on vit se déformer et perdre des lambeaux de gomme. À cet instant, Hamilton pointait en deuxième position, à cinq secondes de Felipe Massa. Le Brésilien menait
la danse et imprimait son rythme : troisième sur la grille, il avait superbement damé le pion aux McLaren-Mercedes dans la furie du départ. En principe, sur le Hungaroring, la victoire se construit là, dans ces premiers hectomètres cruciaux. Que Massa laissât s’envoler Hamilton – ou, pis encore, les deux McLaren ensemble – et c’en était fait des chances de la Scuderia.
Mais dans une manoeuvre séquencée, millimétrée, tout en audace et en finesse, Massa se joua de ses adversaires. Kovalainen, installé sur le côté sale de la piste, pâtissait d’une adhérence précaire, et Massa ne lui laissa même pas le temps d’accrocher le bitume. D’emblée, il s’était infiltré dans le sillage de Lewis Hamilton, décidé à n’en faire qu’une bouchée. Il y parvint, en le débordant par l’extérieur, sans le moindre doute ni la moindre hésitation. Dans la manière dont il imposa dès lors sa cadence, avec une autorité magistrale, Felipe Massa traduisait à la fois sa propre détermination et celle de la Scuderia. Puisque l’opinion, depuis deux jours à Budapest, semblait se soumettre à l’intimidante démonstration des McLaren-Mercedes, ils allaient, eux, donner la réplique. Ne
pas laisser s’ancrer trop de confiance dans le camp adverse. Ne pas laisser croire au public que le Championnat avait basculé déjà en faveur du rival. « Felipe a certainement réalisé là la plus belle course de sa carrière », martelait le patron de la Scuderia, Stefano Domenicali, en un hommage appuyé. « Nous n’avons pas droit à ce genre d’erreur. Nous avons trois semaines pour nous ressaisir, pour corriger ces défauts de fiabilité. »
Alonso échoue au pied du podium
À l’heure de la petite trêve estivale – le prochain Grand Prix se tiendra le 24 août en Espagne, à Valence –, Ferrari mène toujours au Championnat des constructeurs, mais son avance sur McLaren-Mercedes fond peu à peu : onze points seulement. Kimi Räikkönen, quant à lui, se replace : deuxième à 5 points de Lewis Hamilton, et 3 points devant Massa. « À Budapest, j’aurai été le moins malheureux des trois », concluait-il, inébranlable.
Pendant ce temps, Fernando Alonso se demandait encore comment il avait bien pu se faire croquer par Kimi dans le second épisode des ravitaillements, et s’en remettait à ses ingénieurs. À eux, désormais, de disséquer les données enregistrées pour tenter de comprendre où, quand et comment les trois ou quatre secondes de marge de la Renault se sont évaporées… Alonso échoue donc au pied du podium. Sa quatrième place, assortie de la sixième pour Piquet, permettent à l’écurie française de ne pas se laisser distancer par Toyota (35 points à 31) dont les deux pilotes (Glock 2e, Trulli 7e) ont cueilli 10 points, hier. Devant des tribunes bondées de spectateurs polonais, Robert Kubica (8e) a sauvé l’honneur de BMW, jamais dans le coup ce week-end.
Si les largesses du calendrier permettent aux coureurs de souffler – un peu – avant d’aborder les sept derniers Grands Prix de la saison, les équipes, elles, n’auront pas trop de ces trois semaines de coupure – deux semaines et demie, en vérité – pour se recentrer sur leurs objectifs.
Anne Giuntini (L'Equipe)
