ôté spectacle, le Grand Prix d’Europe organisé pour la première fois dans le port de Valence aura fait flop. Ou plouf. On avait oublié, depuis le début de cette saison, le goût de l’ennui. La douzième manche du Championnat du monde nous l’aura rappelé, hier. Sans faire affront à Felipe Massa, auteur d’un week-end somptueux – pole-position, victoire et meilleur tour en course –, on se souviendra surtout de cette épreuve pour sa langueur absolue. Un seul et unique dépassement en piste – et encore, qui l’aura vu ? –, celui de Kazuki Nakajima (Williams-Toyota) sur Rubens Barrichello (Honda), à six tours de l’arrivée.
Quand tous les stratèges craignaient une après-midi turbulente et prévoyaient une ou deux interventions de la voiture de sécurité, il ne s’en produisit aucune. L’accident – sans gravité – d’Adrian Sutil au 42e tour fut efficacement pris en charge par les commissaires, et l’épave de la Force India évacuée par une grue, sans que la ronde des voitures ait à se trouver neutralisée. En un sens, tant mieux. On regrettera simplement que les longues lignes droites suivies de virages serrés n’aient pas donné lieu à des empoignades vigoureuses, ainsi qu’on pouvait l’espérer.
Le temps « fort » du Grand Prix d’Europe 2008 se sera réduit, sportivement, à l’instant du départ, où Heikki Kovalainen – 5e sur la grille, et à ce titre sur la partie la plus adhérente de la piste – fit une bouchée de son compatriote, Kimi Räikkönen (4e). Dès lors, l’ordre établi au premier virage, en tête, ne devait plus bouger d’un iota : Massa-Hamilton-Kubica-Kovalainen. Les mêmes, cinquante-sept tours durant.
Pour le public espagnol, le fait majeur survint trois courbes plus loin, lorsque la Williams de Kazuki Nakajima éperonna la Renault de Fernando Alonso. Aileron arrière vilainement arraché, le double champion du monde n’eut plus qu’à regagner son stand. La réparation aurait pris trop de temps ; l’écurie épargna donc à son pilote le devoir de retourner en piste avec deux ou trois tours de retard, pour traîner sa misère en queue de peloton. Mieux valait un abandon rapide qu’un pensum stérile. Déjà, avec une douzième place en qualifications, Alonso n’espérait pas mieux que la huitième ou la neuvième en course – en se bagarrant comme un diable.« On ne
peut compter que sur l’aide des circonstances pour viser mieux », prévenait-il samedi, sans illusions.
Felipe Massa, qui avait misé sur un ravitaillement plutôt précoce pour s’assurer la pole, fut le premier des leaders à observer son « pit-stop », au 15e tour de course, soit deux tours avant Hamilton, et trois avant Kubica. « Depuis le début de saison, je prends toujours de bons départs, et je voulais absolument m’élancer, ici, du côté propre », expliquait-il après l’arrivée. Sa stratégie, appuyée par un sans-faute de sa part, se révéla payante. Il imprima son rythme, répliquant à coups de dixièmes de seconde à toute tentative de retour de Lewis Hamilton. Puis il construisit son avance lors du deuxième relais : plus le bitume gagnait en adhérence, plus la Ferrari lui paraissait efficace et docile, répondant à la moindre sollicitation…
Une sorte d’état de grâce qu’il évoquait plus tard dans un sourire extatique. Il aborda le dernier tiers de course en totale confiance, maître de son sujet : « J’ai piloté relax. » L’exercice n’est toutefois pas sans péril car il expose « l’acrobate » à la faute de concentration. Massa sut éviter le piège : relax, il n’en demeura pas moins vigilant.
Lewis Hamilton, grippé depuis deux jours, et quelque peu pénalisé par sa position sur la grille – 2e, il se trouvait sur la zone poussiéreuse –, batailla d’abord contre Robert Kubica, qui tenta de s’imposer à lui dans les premiers hectomètres de course. S’efforça ensuite de revenir sur Massa mais comprit très vite que l’objectif était ambitieux. Le jeune homme, ayant tiré la leçon de ses erreurs passées, a préféré canaliser sa fougue et miser sagement sur les huit points de la deuxième place. « Il est très difficile de dépasser sur ce circuit – encore une déception pour les organisateurs, qui croyaient offrir un tracé fait pour la bagarre –, alors je me suis dit : tiens-toi donc à une petite distance, et maintiens-la. »
Derrière le duo de tête, Robert Kubica a mené son propre Grand Prix. « Au deuxième virage, j’étais sur le point de passer Lewis, résumait-il, mais j’ai vu Felipe freiner un peu tôt. C’était trop risqué d’insister. » Troisième au départ, troisième à l’arrivée, il renoue avec le podium, sur lequel il n’était plus monté depuis sa victoire au Canada. Kubica aura connu quelques instants d’inquiétude, en début de parcours, lorsqu’un sac en plastique trimbalé par le vent vint se loger sous sa BMW et en altéra momentanément le comportement. Content du résultat, Robert ? Oui mais… « Je termine quand même à trente secondes de Hamilton. Cela reflète notre réel niveau performance plus que mon temps de qualifications », soulignait-il, rageant en son for intérieur de ne pouvoir se battre à la régulière face aux Ferrari et aux McLaren-Mercedes.
Qu ’ était pourtant sa frustration en regard de celle que pouvait éprouver Kimi Räikkönen ? Jamais dans le coup ce week-end, pas plus en course qu’en qualifications, « Iceman » s’est rendu coupable de précipitation lors de son dernier ravitaillement. En s’élançant avant le signal– donné chez Ferrari non par la traditionnelle « sucette » mais par un système électronique et des diodes de couleur –, Räikkönen renversa un mécanicien, ce qui le chagrina beaucoup. Bien plus que son abandon, deux tours plus tard (46e tour), sur une casse moteur. Philosophe, comme à son habitude, il estimait que rien n’était encore perdu pour le Championnat malgré ses treize points de retard sur Hamilton et les sept sur Massa. Et que l’essentiel était la santé de son mécano (un orteil brisé, plus de peur que de mal).
Pour Renault, l’humiliation aura été complète ce week-end : abandon d’Alonso, Piquet 11e – pouvait-il seulement faire mieux en partant 15e, au volant de sa médiocre monture ? Quant aux deux Red Bull motorisées par le constructeur français, celle de Webber a fini 12e et celle de Coulthard… bonne dernière ! Mauvaise opération, face à Toyota, qui place une nouvelle fois ses deux F1 dans les points.