obert Kubica est entré hier dans l’histoire de la F1. Et pas qu’un peu ! Il y est entré des deux pieds, et la tête haute. Premier pilote polonais à remporter un Grand Prix, il demeurera aussi dans les annales pour avoir, le premier, conduit une BMW à la victoire. De tous les hommes de tête, il y a deux semaines à Monaco, il avait été le seul, déjà, à ne pas commettre la moindre erreur dans une course où les meilleurs s’étaient laissé piéger. On le sentait prêt, dès que les conditions le permettraient, à frapper cette saison de son empreinte. Pour le faire, pouvait-il espérer mieux que Montréal, le circuit qui, d’une certaine manière, l’avait l’an dernier révélé au monde ? Personne n’oubliera jamais la BMW disloquée contre le mur et les grillages de sécurité, ce casque qui pendant d’interminables minutes ne remuait plus, et cette paire de pieds émergeant de l’épave. Dans son habitacle de carbone, Kubica, par bonheur, était indemne, mais que de peur, que d’émotion, et quel plaisir de le retrouver une semaine plus tard à Indianapolis, enrageant d’être maintenu au repos forcé par les médecins de la FIA ! Kubica avait dû attendre le Grand Prix de France pour reprendre le volant. Et prouver que l’accident terrible n’avait pas laissé la moindre séquelle dans son âme de compétiteur : il allait toujours aussi vite. Peut-être plus encore…
Son succès d’hier l’installe sans conteste parmi les meilleurs, où Fernando Alonso le classe depuis un moment. D’ailleurs, Robert Kubica figure désormais en tête du classement provisoire du championnat du monde, avec 4 points d’avance sur Lewis Hamilton et Felipe Massa (tous deux à égalité : 38), et 7 sur Kimi Räikkönen, le grand perdant de Montréal. S’il était rentré de Monaco bredouille, au moins c’était sa faute et il l’assumait. Mais Räikkönen pouvait l’avoir mauvaise, cette fois, en quittant le Canada – on l’a vu furibard, et c’est rare ! – où toutes ses chances s’envolèrent par la grâce de… Lewis Hamilton.
L’espace d’un instant –la seconde de trop – on a retrouvé Lewis, l’impétueux, bravache qui souvent perd ses nerfs quand il voit l’adversaire devant lui. L’accident d’Adrian Sutil au 14e tour avait entraîné l’intervention de la voiture de sécurité, et les pilotes, autorisés à ravitailler à partir du 19e tour, venaient de se précipiter en masse pour ravitailler. Kubica le premier repartit de son stand, quasiment en même temps que Räikkönen. Mais la pit-lane n’était pas encore ouverte, le feu clignotait au rouge. Côte à côte, Räikkönen et Kubica observaient l’arrêt de rigueur, en attendant de pouvoir livrer bataille en piste. Troisième à s’élancer, Lewis Hamilton, lui, ne vit qu’une chose : l’obstacle formé devant lui par la BMW et la Ferrari. Comment ces deux-là, qu’il avait maintenus derrière lui en début de course, pouvaient-ils ainsi le mystifier à la faveur d’un pit-stop impromptu ? Ne songeant qu’à reprendre sa place – la première –, et pressé de remettre les deux « gêneurs » au pas, le roi Lewis ignora complètement le feu rouge.
« C’est arrivé trop vite », dira-t-il plus tard en guise d’explication. Trop vite pour qu’il eût le temps de freiner. La McLaren s’empala contre le train arrière de la Ferrari… Et dans la foulée, surpris par l’imbroglio alors que le feu était en train de passer
au vert, Nico Rosberg percuta la McLaren d’Hamilton. Les commissaires sportifs appliquèrent à l’un et à l’autre la même sanction :
dix places de recul sur la grille de départ du prochain Grand Prix, le 22 juin à Magny-Cours.
Cet incident, qui mit hors course deux candidats au titre (Räikkönen et Hamilton) constitua un tournant pour BMW. L’écurie allemande, en misant sur des stratégies différentes pour ses coureurs, Kubica et Heidfeld, joua là son doublé final. Car Nick Heidfeld, en opérant son ravitaillement bien après la meute, réussit à reprendre la piste devant le duo Kubica-Alonso. Avec des réservoirs chargés jusqu’à la gueule, Heidfeld n’était pas en mesure d’opposer une résistance farouche à son équipier Kubica. Il eût été illogique et déraisonnable de le faire. En revanche, contenir les assauts de Fernando Alonso était de son devoir.
Alonso se trouvait en position de conduire sa Renault au podium. La deuxième place était à sa portée. Heidfeld tint bon. Au 45e tour, l’Espagnol partit en tête-à-queue à la sortie de la deuxième chicane et endommageait la R28 contre le mur. « C’est une terrible occasion manquée, commentait Alonso. Notre stratégie n’était apparemment pas la plus adaptée, et cela nous montre qu’il faut encore travailler pour pouvoir nous positionner vraiment en tant que challengers et viser les gros points. »
La troisième place décrochée par David Coulthard, si elle n’était pas de nature à consoler l’écurie française, pouvait au moins mettre un peu de baume au coeur chez les motoristes de Renault. La Red Bull est en effet propulsée par le V8 conçu à Viry-Châtillon…
Hormis Robert Kubica, véritable héros du jour, le Grand Prix du Canada aura également mis en valeur les formidables qualités de battant de Felipe Massa, qui aura, sur la fin, généreusement assuré le spectacle pour remonter de la douzième à la cinquième place.
Anne Giuntini (L'Equipe)
