n n'avait pas vu une telle hécatombe depuis longtemps ! Sept voitures à l’arrivée – dont une disqualifiée après coup : la Honda de Barrichello. Huit concurrents classés, pas un de plus. Sébastien Bourdais et Kimi Räikkönen ayant couvert suffisamment de kilomètres, avant leur abandon à trois et cinq tours de la fin, ont pu être intégrés au résultat final… et marquer des points.
Si la fiabilité s’est trouvée en cause dans le cas des deux Ferrari (défaillance moteur), de la Toro Rosso de Sébastien Bourdais (boîte de vitesses), de la Toyota de Trulli (batterie) et de la Force India de Sutil (pression hydraulique), pour le reste, pour les dix autres, il s’agit d’incidents de course et d’erreurs dont une part peut être imputée au nouveau règlement technique et à la disparition des aides au pilotage – départ électroniquement assisté et contrôle de motricité. « On a pu constater que ces changements apportaient un peu de fun et d’incertitude », commentait non sans plaisir Fabrice Lom, responsable des moteurs Renault chez Red Bull… où les deux pilotes, Coulthard et Webber, ont pourtant été l’un et l’autre victimes d’accidents de parcours.« À la fin, ce sont les meilleurs qui resteront, et les nôtres seront de ceux-là », ajoutait l’ingénieur, totalement confiant pour la suite.
Tout au long de ce Grand Prix d’Australie mouvementé, un homme, un seul, aura vécu 58 tours de rêve : Lewis Hamilton, parti en pole, arrivé premier, imprimant un rythme soutenu mais raisonnable, afin de ménager au mieux ses pneus. « La McLaren était phénoménale ! jubilait-il à sa descente du podium. Bien plus facile et docile que celle de la saison passée. » Lui-même a progressé, précisait-il : dans sa préparation physique hivernale, dans sa manière d’épargner le matériel. Soutenu par une stratégie d’équipe efficace, il a offert à McLaren-Mercedes une entrée en matière idéale dans ce Championnat 2008.
Ron Dennis, refusant de rendre les armes et de céder les commandes de la maison – à qui, d’ailleurs ? –, savourait, hier, sa revanche sur les humiliations de l’année dernière. Si les stigmates de l’affaire d’espionnage n’ont pas totalement disparu, au moins McLaren a-t-elle apporté, ce week-end, une éclatante démonstration de savoir-faire. Sa réputation d’excellence, elle, est intacte. Sans un petit lot de circonstances défavorables – interventions de la voiture de sécurité aux plus mauvais moments pour lui –, Heikki Kovalainen aurait pu agrémenter le résultat d’un doublé. Mais ce sont une BMW (Heidfeld) et une Williams-Toyota (Rosberg) qui se sont précipitées sur le podium.
Nick Heidfeld ne cachait pas son soulagement : entre les inquiétudes nées des premiers tours de roue de la F1.08 en janvier, les progrès difficiles à évaluer depuis, et le départ chaotique d’hier après-midi, le pilote n’osait espérer cette heureuse conclusion dès le premier Grand Prix.
Quant à Nico Rosberg, il n’a surtout pas laissé passer l’occasion qui lui était offerte, enfin, de marquer de « gros » points pour l’écurie de ses débuts. En se jouant des pièges d’une course atypique, il a confirmé l’étendue des qualités qu’on lui prêtait jusqu’alors : outre l’habileté au volant, une vigilance et une clairvoyance de champion en puissance. Il a, du même coup, concrétisé les efforts de l’écurie Williams :« Je tiens à la remercier. Cet hiver, elle a mieux travaillé que Renault et Red Bull », ajoutait Nico tout ému. Sans la stabilité financière de ses rivales, et dans une situation que l’on disait ces derniers mois carrément précaire, Williams n’en a que plus de mérite.
En revanche, le cas Renault, si l’on veut bien voir au-delà du résultat brut, exclusivement dû au talent de Fernando Alonso (4e) et à la fiabilité de sa machine, apparaît pour le moins préoccupant. Il suffit de comparer le niveau actuel de la R28 à celui de la R27 à la même époque pour s’alarmer : l’an dernier en deuxième phase qualificative, Fisichella figurait à 6 dixièmes de seconde des meilleurs, et 1’’ devant son équipier Kovalainen. Cette année, Fernando Alonso pointait samedi à 1’’ du chrono de pointe, et 1’’5 devant son équipier. Flavio Briatore claironnait alors que, sans le drapeau rouge qui a ruiné sa tentative, Alonso aurait tourné dans le temps de Lewis Hamilton… S’agissait-il, de sa part, d’une grossière erreur d’appréciation, ou d’un optimisme échevelé ? Nettement plus lucide, le double champion du monde espagnol, hier soir , établissait ce sobre constat : « Notre potenciel actuel m’inquiète. Nous sommes en train de nous battre avec les Red Bull, les Toro Rosso et les Honda. »
Sans la panne d’un Sébastien Bourdais qui lui résistait joliment, Alonso ne venait pas à bout de la Toro Rosso. Certes, sa Renault était alors chaussée de pneus tendres qui « grainaient » et qu’il convenait de gérer, tandis que Bourdais roulait en durs. Il n’empêche, la R28 n’était pas à la hauteur. Et ce ne sont pas les 3 ou 4 dixièmes de secondes annoncés pour le Grand Prix d’Espagne qui suffiront à la remettre sur les rails…
En attendant, Sébastien Bourdais, qui abordait son premier Grand Prix avec l’ambition de terminer, a fait beaucoup mieux que cela : son expérience et sa science de la course ont parlé pour lui qui, dans des conditions scabreuses, a accompli un parcours sans fautes. Giorgio Ascanelli, directeur technique de Toro Rosso, s’extasiait : « Quelle intelligence ! Il a fourni une prestation formidable. Je crois qu’il va nous apporter beaucoup. » Pour commencer, il a déjà donné deux points à son écurie.
Honda aurait bien aimé cueillir les trois que Barrichello lui promettait – l’occasion ne se présentera peut être pas si souvent à l’avenir. Mais Rubens, à court de carburant, dut ravitailler au début de la deuxième intervention de la safety-car, alors que la voie des stands n’était pas ouverte. Affligé d’une pénalité de 10’’, il ressortit de la pitlane précipitamment, alors que le feu était encore au rouge. Disqualifié ! Dommage pour Honda qui a réalisé de spectaculaires progrès lors de son ultime séance d’essais privés, en solo à Jerez, la semaine passée. « Nous avions retardé au maximum la définition de la RA 108, explique Jacky Eeckelaert, coordinateur technique. Et le nouvel ensemble aérodynamique testé à Jerez valait une seconde de mieux. Nous sommes loin du top, mais sur la bonne voie. »
Hier soir, les deux moteurs Ferrari défaillants sont repartis dare-dare pour l’Italie où ils seront examinés. Le temps presse, car la deuxième manche est dans six jours maintenant, en Malaisie.
Anne Giuntini (L'Equipe)
