i les Ferrari restent, en
principe, les plus rapides
actuellement, les
McLaren-Mercedes, par
leur promptitude au
départ, les ont dominées
en Malaisie. Mais la
prestation offerte par
Fernando Alonso et le
jeune Lewis Hamilton permet de s’interroger :
la meilleure paire de
pilotes ne se trouve-t-elle
pas là ?
Quel extaordinaire
moment de sport ! Qui aurait cru
possible, il y a quelques jours encore,
un doublé des McLaren-Mercedes au
deuxième Grand Prix de la saison ?
Qui aurait imaginé, après la démonstration
de force des Ferrari le 18 mars
à Melbourne, que Räikkönen et Massa seraient aussi rapidement vulnérables
? Même en tenant compte des
talents conjugués de Fernando Alonso,
double champion du monde, et
de Lewis Hamilton, étoile montante
de la F1; même en sachant McLaren sur la voie du retour au premier plan,
après une saison 2006 vierge de victoire,
comment croire à l’éventualité
d’un revirement aussi précoce et
spectaculaire ?
Hormis Fernando Alonso – en son for
intérieur –, qui d’autre que lui aurait
osé monter cette trame ? Il en avait
rêvé, c’est sûr. Conscient de ses
propres capacités, certain d’entretenir
avec la piste de Sepang une relation
particulière et satisfait des progrès effectués la semaine
précédente à l’usine de Woking ainsi
qu’en essais privés, il nourrissait
quelque ténébreuse espérance. On
la devinait déjà tandis qu’il évoquait,
jeudi en Malaisie, son envie de signer
la pole-position. « Si je réussis,
disait-il, je n’aurai qu’une obsession,
comme en 2003 : sortir du premier
virage en tête, et mener la course le
plus longtemps possible. »
Samedi après-midi, deuxième en
qualifications, derrière Felipe Massa,
Alonso se mit à caresser très
sérieusement l’idée de feinter les
Ferrari au départ. Une fois installé
aux commandes, songeait-il, il se
ferait maître de la situation, saurait
contrôler les événements et les
adversaires. Tout indiquait dans son
attitude, à la fois sereine et déterminée,
qu’il entrait peu à peu dans
cette logique, dans cette conviction
intime.
Alonso leader
au Championnat
Il est possible aussi que les stratèges
de la Scuderia aient eu cette hypothèse
à l’esprit. Et qu’ils aient craint
justement une puissante ruse de
l’Ibère. Possible qu’ils aient senti
poindre le danger. Car malgré la
belle prestation, samedi, de Massa,
un doute planait sur les chances de
Kimi Räikkönen (3e sur la grille) de
pouvoir se défendre parfaitement.
Entre ce moteur qu’il fallait tout de
même ménager – une fuite d’eau
l’avait affecté en fin de course à Melbourne
– et ces réglages qui ne le
contentaient guère, le Finlandais ne
semblait pas disposer de toutes les
armes pour répliquer en cas de
besoin. Il le confirma d’ailleurs à
l’arrivée du Grand Prix : « Ce weekend,
nous avons été contraints de
faire des compromis sur trop de
choses, et ma Ferrari manquait de
vitesse. Dès lors, l’important était de
marquer le plus de points possible.
Ce que j’ai fait. » Troisième, derrière
Alonso et Hamilton, Räikkönen cède
la tête au classement provisoire du
Championnat du monde, mais se
tient cependant à 2 points d’Alonso,
et 2 points devant Hamilton. « Il faut
bien se dire que nous ne sommes
qu’au tout début de la saison »,
disait-il hier soir, de ce calme inaltérable
qui fait en partie sa force.
Par une température de 34 °C, la
course s’élança donc à 15 heures
(heure locale), et comme il l’escomptait,
Fernando Alonso prit aussitôt
l’ascendant sur Massa. Mieux
encore pour McLaren-Mercedes,
Lewis Hamilton, 4e sur la grille, se
joua des deux Ferrari avec l’agilité
d’un chat, et s’installa d’emblée derrière
son équipier.
Le sang-froid d’Hamilton
Cet improbable scénario plaça Massa
(3e) en situation d’urgence : s’il
voulait sauver ses chances de victoire,
il lui fallait au plus vite empêcher
la fuite d’Alonso. Et donc faire
sauter le « bouchon » Hamilton. Il
s’y employa, avec la bravoure et
l’énergie qu’on lui connaît. Porta
l’attaque au début du troisième tour.
Repoussée ! Renouvela l’estocade
trois virages plus loin, dépassa
Hamilton au prix d’un freinage retardé
à l’extrême… et d’une trajectoire
élargie qui permit au jeune Anglais
de répliquer aussi sec.
Brûlant d’impatience, alors qu’Alonso
comptait déjà 6’’6 d’avance sur
lui, au sixième tour,Massa repartit à
l’assaut de Lewis Hamilton, mais la
manoeuvre, audacieuse, se solda
cette fois par une généreuse excursion
dans le gravier. Il en ressortit
derrière Kimi Räikkönen et Nick
Heidfeld, devant Robert Kubica. Pris
en sandwich entre les deux BMW !
« J’ai commis une erreur, confessaitil
après coup, mais j’avais le devoir
d’essayer. »
Quant à Hamilton, qui disputait là
son deuxième Grand Prix, il montra
dans cette passe d’armes un sang froid
des plus prometteurs. « C’est la
course la plus difficile que j’aie
jamais vécue, commenta-t-il plus
tard. Ce n’est pas rien d’avoir deux
Ferrari dans ses rétroviseurs, surtout
quand on les sait un peu plus légères
et un peu plus rapides ! » Sensiblement
plus légères, elles l’étaient.
Plus rapides ? Kimi Räikkönen et
Felipe Massa pensent que non. Pas
hier. « Notre niveau de performance
s’est trouvé inférieur à ce que nous
attendions, confirmait dans la soirée
Luca Baldisserri, délégué sur la piste
du directeur technique Mario
Almondo. Il va nous falloir comprendre
pourquoi. »
Le tracé de Sepang, et les conditions
ambiantes – chaleur et humidité –
ont manifestement perturbé
d’autres équipes. Pat Symonds,
directeur de l’ingénierie chez
Renault, avouait qu’il avait été très
difficile, ce week-end, d’obtenir des
voitures un comportement constant.
Les « siennes », les R27 pilotées par
Fisichella et Kovalainen, sont
entrées toutes deux dans les points,
malgré leur actuel déficit de performance.
Fisichella, auteur d’un fort
beau départ – quatre places
gagnées ! – et d’un parcours irréprochable,
bénéficia en outre des
déboires de Robert Kubica (BMW) et
de l’abandon de Nico Rosberg (Williams),
ce qui lui valut au final les
trois points de la sixième place. Heikki
Kovalainen, après la déconvenue
de Melbourne, se devait d’assurer
cette fois une prestation honorable ;
et sa dette envers l’écurie lui interdisait
quasiment de briller en prenant
des risques. Le huitième rang, derrière
la Toyota de Jarno Trulli, fut sa
récompense.
Voilà Renault en bien délicate posture.
En retrait par rapport à BMW. Et
menacé par Toyota. L’objectif immédiat,
pour l’écurie de Flavio Briatore,
est de revenir au niveau des BMW.
Encore convient-il, pour commencer,
de cerner vraiment l’origine du
malaise… Il semble peu probable
qu’un miracle intervienne d’ici au
Grand Prix de Bahreïn, dimanche
prochain sur le circuit de Sakhir.
En revanche, Ferrari compte avoir
redressé la barre avant ce rendez vous.
« Elles affichent encore un
petit avantage sur nous, analyse Fernando
Alonso. Si Felipe (Massa)
s’était élancé en tête au départ du
Grand Prix de Malaisie, nous aurions
eu du mal à le battre. Mais je n’ai plus
aucun doute sur notre capacité à
combler l’écart, léger désormais, qui
nous sépare des Ferrari. » Ce disant,
il semblait habité d’un sentiment de
puissance absolue, jubilatoire pour
lui, et terrible pour ses adversaires. Il
faudra certainement toute la froide
obstination d’un Räikkönen pour
affronter un tel monument de
confiance…
Anne Giuntini (L'Equipe)
