a saison 2007 a basculé, hier, dans la tourmente du Mont-Fuji, et Lewis Hamilton, à vingt-deux ans, se trouve en passe de devenir le plus jeune champion du monde de l’histoire, qui plus est, au terme de sa première année de F1. En accomplissant une course sans fautes, dans des conditions extrêmes, il a franchi de fort belle manière un pas décisif vers la consécration. Si sa prestation en piste est de nature à enthousiasmer les amateurs de sport, son attitude dans la coulisse n’est malheureusement pas du même niveau. « Lewis 1er », décidément précoce en tout – même en« politique » – se plut tout au long du week-end à déverser dans les micros complaisants des reporters britanniques un flot de considérations assassines
sur Fernando Alonso. Dans le florilège, on retiendra notamment ce conseil amical à l’attention de son équipier double champion du monde :
« Il vaudrait beaucoup mieux pour lui qu’il ne reste pas avec nous, chez McLaren. »
En principe, il y terminera pourtant la saison. Et, pour peu que l’entreprise de démolition menée contre lui par sa propre équipe n’ait pas totalement miné son influx, il pourrait même finir sur une note plus légère que le ton d’hier.
Les conditions climatiques au Mont-Fuji se sont en effet révélées conformes à ce que tout le monde craignait : désastreuses. Le circuit, par sa situation géographique, détient un record de courses disputées sous la pluie – quand elles ne sont pas tout simplement annulées – et ce Grand Prix du Japon est venu asseoir la réputation de l’endroit. Fernando Alonso et Kimi Räikkönen, qui, à l’heure du départ, demeuraient les deux derniers adversaires de Lewis Hamilton, furent l’un et l’autre victimes de ce temps très automnal. Plus tard, ils résumaient leur situation en des termes presque identiques : il leur faudrait à présent des « circonstances miraculeuses » pour espérer conquérir le titre. À deux Grands Prix de la fin, Alonso accuse un retard de 12 points sur Hamilton et Räikkönen de 17 points.
L’intensité de la pluie sur la grille avait incité la direction de course à jouer la sécurité en donnant un départ lancé derrière la safety-car. Premier couac : le directeur de course omit de passer le feu vert à Tonio Liuzzi, qui partait des garages, et le laissa poireauter un tour durant dans la voie des stands, oubliant qu’avec un départ lancé la course démarre d’emblée, sans tour de formation ! Ce n’est qu’au 16e tour que les officiels, constatant leur méprise, autorisèrent Liuzzi à remonter tout le peloton.
Second couac : cette information essentielle, adressée par e-mail aux écuries à 12h35, les invitant à chausser des pneus maxi pluie. Ferrari affirme n’avoir reçu le courriel qu’à 13h37, soit sept minutes après le départ… alors que ses deux pilotes étaient en piste, équipés de pneus pluie classiques. Le pari était osé, mais il pouvait s’avérer payant si jamais le bitume venait à recouvrer un minimum d’adhérence, ainsi qu’une brève éclaircie permit de l’envisager un instant. Ce ne fut pas le cas, comme en témoigna très vite (au 2e tour) le tête-à-queue de Felipe Massa. Dare-dare, les deux Ferrari rentrèrent au stand pour passer en version maxi pluie. Troisième et uatrième sur la grille, elles plongèrent de ce fait aux tout derniers rangs, ce qui valut à Räikkönen et à Massa de produire un spectacle magnifique pour remonter sur les leaders.
De curieuse anecdote, ce courriel coincé dans les « tuyaux » de l’Internet, devint, au terme de la course, le fait du jour ! Pourquoi Ferrari n’avait-elle pas reçu à temps le courrier électronique ? Pourquoi la consigne n’avait-elle pas été adressée par écrit, sur papier, aux team managers et retournée signée par eux-mêmes, comme il est généralement d’usage ?
Il fallut attendre plus de six heures après l’arrivée pour obtenir une réponse officielle : depuis le début de la saison 2007, cela ne se fait plus. La FIA diffuse ce type d’informations par voie électronique, mais les doublera désormais d’une version papier. Le fond du problème n’est pas là : en vérité, la note servie par les commissaires de course était formulée en des termes si alambiqués qu’elle ouvrait le champ à interprétation. Quand il eut été si simple d’adresser ce court message « pneus maxi pluie obligatoires », on balança aux équipes un texte d’une page, découpé en dix paragraphes, faisant référence à pas moins de sept articles du règlement sportif – sans compter les appendices ! –, eux-mêmes se renvoyant les uns aux autres. Avec un zeste de subtile appréciation laissée au directeur de course, l’ensemble pouvait être ingéré et digéré diversement par les récipiendaires. La direction de course a finalement présenté ses excuses à la Scuderia Ferrari pour ce malentendu. Peut-être l’incident conduira-t-il l’autorité sportive à plus de concision et de clarté à l’avenir…
On relèvera un troisième couac : les 19 tours de non-course passés derrière la voiture de sécurité. Dix-neuf tours de manège ineptes. Comme le show virait à l’ennui intégral, le directeur de course jugea soudain opportun de rappeler la safety-car. Il pleuvait toujours
autant, mais, par respect pour le public, il convenait de lâcher – enfin ! – les voitures. « Il me tardait que la compétition démarre », avouera, plus tard, Hamilton, rejoint sur ce point par Alonso : « Nous sommes pilotes et nous sommes ici pour courir. J’avais hâte de le faire. » Le double champion du monde vécut cependant un Grand Prix douloureux, marqué par le sort. Un ravitaillement à contretemps – il ressortit derrière quatre voitures plus lentes –, un accrochage avec Vettel, qui l’éperonna au 35e tour, froissant la McLaren. Et, pour terminer, un bref instant d’aquaplaning au 42e tour… « À cet endroit, le mur était trop près », ironisa-t-il sans chercher d’excuse.
Son accident justifia l’intervention de la voiture de sécurité. Entre-temps, il y avait eu quelques arrêts au stand pour remplacer des museaux déchirés (Button, Sato), quelques figures improvisées (Trulli, Wurz, Massa). Et cette touchette sans dommages, au 34e tour, entre la BMW de Kubica et la McLaren de Hamilton. « Lewis a fait une petite faute. Il s’est trouvé complètement hors trajectoire. Je me suis engouffré dans l’espace. Mais il est revenu comme s’il n’y avait personne, il a plongé à la corde et nous nous sommes accrochés », résumait Kubica, plutôt mécontent. Par-dessus le marché – quatrième couac ! –, c’est lui qui écopa d’une sanction :un passage obligé par la voie des stands qui ruina son valeureux parcours.
Tandis que le peloton roulait à nouveau groupé derrière la voiture de sécurité, après l’accident d’Alonso, Hamilton menait devant Webber (Red Bull-Renault) et Vettel (Toro Rosso-Ferrari). Ce dernier percuta Webber et fit s’évanouir, d’un seul coup d’un seul, les perspectives d’un double podium pour Dietrich Mateschitz, propriétaire des deux écuries ! « À la sortie du virage 13, j’ai aperçu sur la droite Hamilton au ralenti, explique Vettel, au demeurant brillant sous la pluie. Le temps de songer qu’il avait un problème, j’étais déjà dans le cul de la Red Bull. En fait, Lewis était en train de chauffer ses freins. »
De rage, Webber jeta son volant par dessus bord. Il est vrai que sa bravoure était bien mal récompensée : malade comme un chien, Webber fut, à un moment, sur le point d’abandonner… Victime d’une intoxication alimentaire, il s’était mis à vomir dans son casque en début de course ! Surmontant le malaise et ignorant l’inconfort, il avait livré bataille jusque-là, jusqu’à pouvoir disputer la victoire à Lewis Hamilton…
Entamé dans l’ennui, ce Grand Prix s’acheva dans l’exaltation d’une paire de duels : entre Kovalainen – premier podium d’une Renault cette saison – et Räikkönen, entre Massa et Kubica. Outre leur talent, ces quatre-là s’illustrent aussi par leur bon esprit et feraient sans aucun doute de forts beaux champions du monde…
Anne Giuntitni (L'Equipe)
