e fut un vrai Grand Prix de Hongrie. Une procession d’une heure et trente-cinq minutes, telle que le Hungaroring en produit habituellement lorsque la pluie ne vient pas animer le spectacle. Une course sans relief, où les sept premiers sur la grille se retrouvent les mêmes sept premiers à l’arrivée, dans un ordre sensiblement différent.
Hormis Fernando Alonso, peu de concurrents se hasardèrent aux dépassements, misant plus volontiers sur le jeu des ravitaillements. Lewis Hamilton, parti d’une pole-position que son équipier avait pourtant conquise – là se trouve en fait le coeur de la véritable bataille –, a mené la danse de bout en bout. Sa troisième victoire de la saison n’a manifestement pas soulevé l’enthousiasme de son écurie, si l’on en juge par l’accueil très froid qui lui fut réservé. Personne à proximité du parc fermé pour fêter avec lui son succès. Aucun représentant de l’écurie sur le podium : sanctionnée la veille au soir, McLaren, qui ne marquait pas de points, hier, au Championnat du monde des constructeurs, était interdite de cérémonie. Quoi qu’il en fût, Ron Dennis n’avait surtout pas envie de congratuler celui qui, la veille, lui avait infligé la plus grosse peine de sa carrière. « J’ai soixante ans, et croyez moi, je vis une période extrêmement difficile, extrêmement stressante, très dure d’un point de vue émotionnel », lâcha-t-il après l’arrivée, des sanglots dans la voix. À n’en pas douter, Ron Dennis est ébranlé. Par le scandale du « Stepney Gate » sûrement, mais bien plus encore par le gâchis terrible auquel il est en train d’assister, impuissant, sous son propre toit.
Samedi
après-midi, Lewis Hamilton l’a trahi. Le prodige élevé, couvé, modelé dans le sein de McLaren, a désobéi. Déjà ! En refusant de suivre les plans définis par l’équipe pour la séance de qualifications, Lewis Hamilton a non seulement défié les stratèges de McLaren, estimant qu’il pouvait penser et calculer mieux qu’eux. Mais il a foulé aux pieds les principes d’équité sportive revendiqués avec ferveur par Ron Dennis. Il a déchiré définitivement les rêves d’harmonie éternellement nourris par son patron. Il s’est montré ingrat. Et pour couronner le tout, a fait exploser l’équipe.
À deux reprises depuis le début du Championnat, Lewis Hamilton avait connu le privilège de l’extra lap (*) en qualifications. Fernando Alonso, double champion du monde, s’en était étonné, lui que l’on avait recruté au titre de l’expérience et du palmarès. Soit. Il aurait pu en bénéficier lui aussi au Grand Prix de France… si sa boîte de vitesses n’avait cassé en début de séance. Par souci d’équité, McLaren avait donc décidé de le lui attribuer en Hongrie, à lui, le malchanceux. Alonso se réjouissait à l’idée d’en profiter enfin, pour la première fois cette année. Lewis Hamilton – et lui seul – en décida autrement. Tandis qu’il devait laisser le champ libre à Fernando Alonso, dans la troisième phase qualificative, il se maintint devant lui, sans écouter les ordres répétés à six ou sept reprises dans la radio de bord, ruina le savant séquençage programmé par les stratèges de McLaren… et l’opportunité offerte à Fernando Alonso.
À Ron Dennis qui tentait de le rappeler à ses devoirs d’équipier, Lewis, fou de rage parce qu’il se voyait obligé de patienter derrière la voiture d’Alonso pour son dernier changement de pneus, aurait répliqué vertement : « Je te préviens. Que ça se reproduise une seule fois et je me casse ! » Il est vrai que le jeune homme, en ce moment même, croule sous les propositions – financièrement alléchantes –de plusieurs écuries. Ainsi l’ambitieux, non content de désobéir, s’est payé, samedi, le luxe de l’insolence. Plus grave encore : Anthony Hamilton, pressé de venir en aide à son prodige de rejeton, s’est enquis personnellement des éventuelles actions àmener. Un pilote peut-il porter réclamation contre son équipier ? Contre son team ? Anthony Hamilton n’a pas supporté que Lewis fût privé d’un deuxième tour de qualification ! Il intervint auprès de divers représentants de l’autorité sportive, s’agita dans la coulisse, et au final conduisit le fils aimé à jouer contre son propre camp !
L’occasion était trop belle pour la FIA de regagner quelque crédit, après le simulacre de « jugement » du dernier conseil mondial au sujet de l’affaire d’espionnage qui mine actuellement Ferrari. L’occasion était trop belle de se racheter et de faire montre d’autorité, après l’incompréhensible clémence du conseil mondial. Malgré les témoignages concordants de Fernando Alonso et de son équipe, les commissaires sportifs entendirent plus volontiers la version contradictoire de Lewis Hamilton, et sanctionnèrent à la fois Alonso et McLaren. Recul de cinq places sur la grille pour le pilote. Et pas de points attribués à McLaren-Mercedes quel que soit le résultat à Budapest.
« C’est amusant : la pénalité qui m’est infligée ne correspond à aucune règle spécifique », ironisait, hier matin, le champion espagnol. Quant à l’ambiance au sein de l’écurie, Alonso l’évoqua de manière détachée : « La situation a beaucoup changé en deux courses. Aujourd’hui, Lewis n’a plus personne dans sa poche. Moi, je n’ai pas de problème. Le problème, le plus gros, c’est McLaren qui l’a. »
Comment Ron Dennis, pourtant rompu à la gestion de cohabitations difficiles entre pilotes, a-t-il pu ignorer à ce point qui se tramait depuis le Grand Prix de Monaco ? Depuis ce jour où Lewis Hamilton, mauvais perdant tandis que Fernando s’était montré tout le week-end impérial, insinua que la stratégie de l’écurie l’avait privé de sa première victoire. Dès lors, les médias anglais s’enflammèrent, « contaminèrent » leurs confrères étrangers, donnant naissance à un phénomène apparemment incontrôlable : « l’Hamiltonmania ». Oublié, Fernando Alonso ! Oubliées, les prouesses par lui accomplies face à Michael Schumacher. Oubliés, les promesses de Ron Dennis, l’esprit – si ce n’est la lettre – du contrat passé entre eux. Bafoué, le respect auquel le petit « Prince des Asturies » aspirait tant. Trahie, la confiance qu’il avait mise en McLaren-Mercedes. Ébloui par la précoce éclosion de son protégé – réellement impressionnant, il est vrai –, Ron Dennis ne prêta pas attention aux signes avant-coureurs. Au machiavélisme latent de Lewis Hamilton. À son sens politique très développé déjà. À sa fausse innocence. « Vous savez, ce n’est pas simple, plaide à présent le patron de McLaren. Je reconnais avoir mal estimé les difficultés qui nous attendaient. À l’époque de Prost et Senna, les choses étaient relativement plus simples, en ce sens que les moyens d’ information étaient clairs. Aujourd’hui, la multiplication des sites Internet a des effets pervers. L’approche de ce nouveau média n’a bien souvent rien de journalistique. Et à travers lui, se colporte une somme incontrôlable de fausses nouvelles, en permanence, dans le monde entier. Cela ne facilite pas notre tâche. »
Loin de rejeter la responsabilité de la crise actuelle sur les journalistes, Ron Dennis assume sa part d’erreurs et commence à connaître quelques autres fautifs. « À terme, je vais avoir à prendre certaines décisions importantes dans l’intérêt de l’équipe. Mais je veux d’abord laisser retomber la température. Je vais déléguer à Martin Whitmarsh (directeur général) le soin de gérer les problèmes pendant que je serai en vacances. J’en ai grand besoin. Mais d’ici au Grand Prix de Turquie, j’espère que nous serons sortis de ce pétrin. » Avant de quitter le circuit, Ron Dennis répéta son credo : « Nous sommes une écurie de Grand Prix, avec des valeurs qui nous sont chères. Si
quiconque parmi nous ne se sent pas en phase avec ces valeurs, libre à lui… »
(*) Extra lap : ce tour supplémentaire qui permet, sur certains circuits, de réaliser un ultime tour lancé dans des conditions optimales, en toute fin de séance, réservoirs allégés.
Anne Giuntini (L'Equipe)
