e bénéfice de la nouvelle chicane
devait être double : plus de sécurité – sûrement – et plus de spectacle –probablement. Tel était dumoins le
credo des organisateurs. Toutefois plusieurs pilotes, Fernando Alonso le premier, avaient d’emblée mis en
doute les bienfaits de cet aménagement sur le « show ». « Qu’on ne raconte pas qu’il y aura plus de
dépassements désormais. Ce sera exactement comme avant », prévenait Alonso dès jeudi, tandis que certains
de ses pairs faisaient mine d’y croire un peu, histoire de ne pas froisser les promoteurs du Grand Prix
d’Espagne.
En définitive, la course qui se déroula sur le circuit de Barcelone, donna pleinement raison au double
champion du monde. De dépassement en piste, on n’en vit aucun, si ce n’est au départ. Cependant, si la
ronde des voitures manqua de sel, le résultat final, lui, confirme l’intérêt sportif de la saison en cours. Entre
l’éclosion, pleine et entière, de Felipe Massa chez Ferrari, la volonté farouche d’Alonso de défendre ses
titres et l’avènement du jeune Lewis Hamilton (22 ans), en tête du Championnat après les quatre premiers
Grands Prix de sa carrière, les amateurs de Formule 1 devraient avoir de quoi se régaler cette année. Sans
compter la montée en puissance de BMW, la percée attendue des Red Bull ou la lutte que se livreront McLaren-
Mercedes et Ferrari pour s’imposer chez les constructeurs… Voilà qui ouvre sur un horizon sympathique
et incite à l’indulgence envers ce Grand Prix d’Espagne, dont on ne retiendra guère qu’un épisode spectaculaire.
Celui-ci se produisit dans les premiers instants de course.
Ferrari et McLaren avaient manifestement opté l’une et l’autre pour une double stratégie : offensive pour
Massa et Alonso, qui embarquaient moins d’essence que leurs équipiers respectifs. Défensive pour Räikkönen et Hamilton. Dans cette optique, Massa et Alonso avaient tous deux le devoir impérieux de virer en tête au
premier virage ; Alonso plus encore que son adversaire, la McLaren accusant toujours un léger déficit de performance
sur la Ferrari. S’il parvenait, d’emblée, à imposer son rythme à Felipe Massa, l’Espagnol préservait
ses chances de victoire. Mais qu’il vînt à le laisser filer, et c’en était presque fini de ses espoirs. Partant
du mauvais côté de la piste, où les dépôts de gomme sont moindres et l’adhérence insuffisante, Alonso se
glissa dès le départ dans le sillage de Massa, mettant à profit la longue ligne droite pour se faire
« aspirer » par la Ferrari.
À l’amorce de la première courbe, il déboîta, se porta vers l’extérieur, freina plus tard et prit l’avantage… Pas
assez toutefois : la McLaren se trouvait aux trois quarts devant la Ferrari, quand elle aborda la suite de l’enchaînement,
à l’intérieur du gauche. Déterminé à ne pas céder, Massa maintint fermement sa trajectoire et Alonso n’eut d’autre
issue qu’une incursion dans les gravillons du bas-côté. « J’estimais que j’étais suffisamment devant lui,
mais, hélas, Massa ne pensait pas la même chose, regrettait-il, le regard noir. Nous nous sommes touchés,
j’ai perdu trois places dans l’histoire et, dès lors, les choses devenaient très compliquées pour moi. Nous
avons néanmoins eu de la chance : dans 99% des cas, les deux voitures seraient restées plantées là. »
Après cet incident, le Grand Prix d’Espagne s’engagea dans un scénario d’une parfaite monotonie, seulement
émaillé d’abandons plus nombreux que de coutume – huit – et pas anodins pour la plupart. En effet, les
défaillances techniques firent quelques victimes parmi les pilotes chevronnés : Mark Webber au
8e tour, panne de transmission sur la Red Bull ; Jarno Trulli au 9e, problème de pression d’essence qui
avait déjà cloué la Toyota sur place au moment du départ ; Kimi Räikkönen au 10e, dysfonctionnement électronique
sur l’alternateur ; et Nick Heidfeld au 47e, boîte de vitesses de la BMW.
Le plus à plaindre, parmi ces malchanceux, n’est-il pas Kimi Räikkönen, qui voit peu à peu son équipier
Massa prendre l’ascendant sur lui chez Ferrari ? Räikkönen, après avoir entamé le Championnat sur une victoire,
occupait encore la tête du classement – en compagnie d’Alonso et d’Hamilton – lorsqu’il est arrivé en
Espagne. Le voici dernier du quatuor à présent, à cinq points de Massa, à six d’Alonso et huit d’Hamilton. Il lui
faudra reprendre pied très vite, s’il veut rester dans le jeu, et ne pas se trouver bientôt réduit à un rôle qu’il
n’a jamais occupé dans sa carrière : celui de lieutenant.
Dans une moindre mesure, Fernando Alonso, lui aussi, aura besoin sans tarder d’imposer sa loi à son équipier,
Lewis Hamilton. Sans quoi le risque existe que l’écurie McLaren, éblouie par le jeune Anglais, n’oublie
ce qu’elle doit – et Hamilton avec elle – au champion espagnol. Pedro De La Rosa, troisième pilote chez
McLaren, n’hésite pas à le rappeler : « Lewis est près de l’équipe depuis longtemps. En y entrant de plainpied,
il lui apporte sa jeunesse. Mais Fernando a apporté bien autre chose encore : son expérience, un formidable
élan à tous les gens du team. »
Sans doute son absence chez Renault est-elle d’autant plus cruellement ressentie, depuis le début de saison, que les R27 sont à la peine.
Hier, elles n’auront même pas mis à profit les abandons de Räikkönen, Heidfeld, Webber et Trulli, pour
cueillir des points « faciles », qui ne s’offriront peut-être plus de sitôt. Pourquoi ces défaillances sur les
deux machines à ravitailler ? Kovalainen et Fisichella en furent victimes l’un et l’autre : Heikki lors son premier
arrêt, Giancarlo au second. La « pompe » ne délivra pas assez de carburant… et les pilotes se virent
dans l’obligation d’observer chacun un « pit stop »supplémentaire : trois au lieu de deux. Sans ces incidents,
les R27 pouvaient jouer avec la Red Bull de Coulthard, qui, lui, se classa cinquième, derrière la BMW du Polonais
Kubica et devant la Williams de Nico Rosberg.
On relèvera, non un certain amusement, qu’en Espagne les clients des grands constructeurs ont fait mieux
que les voitures officielles : Coulthard et sa Red Bull-Renault dament le pion aux Renault. Rosberg et sa
Williams-Toyota marquent trois points quand les Toyota rentrent bredouilles. Sato et sa Super Aguri-Honda
humilient les Honda de Barrichello et Button… derrière lesquelles le pauvre Fisichella, pourtant plus
rapide, resta si longtemps bloqué. Preuve, s’il en était besoin, que la chicane n’aura vraiment pas servi la
cause du spectacle !
Anne Giuntini (L'Equipe)
