e champagne était au frais.Jürgen Hubert, l’ancien patron du groupe Daimler, avait fait le déplacement en Chine. Ils étaient si sûrs que le grand jour était arrivé… Sur la grille de départ, les invités de marque, songeant déjà aux festivités qui les attendaient le soir même, se pressaient autour de la voiture d’un futur champion du monde, Lewis Hamilton. Ils vivaient un instant historique, le sacre tout proche d’une nouvelle idole, et dans leur insouciance ignoraient superbement l’autre McLaren-Mercedes,celle du double champion en titre, Fernando Alonso. Ambiance…
En fin de matinée, la parade des pilotes avait donné lieu à un tout autre scénario, nettement moins mondain,mais si plaisant à suivre. Sur l’inélégante plate-forme mobile qui les trimbalait pour un tour de piste, les coureurs s’étaient regroupés autour d’Alonso et devisaient gaiement avec lui. Pour la première fois depuis des semaines, l’Asturien paraissait détendu,riait, s’amusait des plaisanteries de ses pairs. Détaché des intrigues en cours. Webber, Massa, Räikkönen, Kubica et les autres manifestaient ouvertement leur plaisir en sa compagnie, tandis qu’à l’écart Lewis Hamilton se tenait seul avec ses deux ex-coreligionnaires du GP2 Adrian Sutil et Nico Rosberg.
Virtuose des relations publiques, Lewis Hamilton a bien du mal, ces temps-ci, à sauvegarder la virginité de son image auprès des initiés. Ses manigances, ses manoeuvres anti sportives, la clémence dont il bénéficie auprès de l’autorité sportive, et la protection mercantile dont l’entoure Bernie Ecclestone ont fini par entamer son petit capital sympathie. Jusqu’à la fin du trentième tour de course, ces considérations l’affectaient assez peu sans doute. Bientôt maître du monde, assuré de la fidélité de sa cour et de sa garde rapprochée, peu lui importaient au fond les sentiments de ses vassaux. Il allait être sacré, et entendait le faire sur un coup d’éclat, pour sceller magistralement le début de son règne.
Ainsi déterminé, il prit le départ du Grand Prix de Chine en tête, sur une piste humide qu’il ne craignait pas – ne venait-il pas, une semaine auparavant, de faire étalage de sa maîtrise dans des conditions scabreuses ? En chef autoritaire, Hamilton mena donc le début de la course à un rythme d’enfer, histoire de dissuader la meute à ses trousses, Räikkönen, Massa et Alonso. Ce dernier, qui avait tenté un double assaut sur les Ferrari au premier virage, avait dû se ranger dans leur sillage, en attendant la suite des événements. La pluie ne cessait d’être annoncée mais ne venait pas. Une ondée sur les troisième et quatrième tours. Puis une autre au quatorzième, peu avant la série des premiers ravitaillements. Les pilotes conservèrent alors leurs pneus intermédiaires, se contentant cette fois-là de recharger les réservoirs de carburant.
La piste, commençant à sécher, incita un groupe d’audacieux à miser sur les pneus « sec » : Webber au 23e tour, Button au 24e, Kubica au 25e, Massa au 26e. Mais une averse survint, qui les contraignit à jouer les funambules. Aux avant-postes, Hamilton commençait à réduire la cadence et Kimi Räikkönen à fondre dangereusement sur lui. Mais le clan McLaren-Mercedes n’était pas inquiet, comme le confiera Ron Dennis après la course, lâchant par mégarde cet aveu terrible : « Nous ne nous battions pas contre Kimi mais contre Fernando. Kimi premier et Lewis deuxième, pour nous, c’était bon. Mais cela n’a pas tout à fait fonctionné…» Ainsi, le patron de McLaren, sous le coup de la déception, a-t-il commis ce dérapage verbal, glissant hors trajectoire, lui qui s’applique depuis des semaines, avec rigueur et obstination, à rabâcher la version officielle de l’écurie : jamais de préférences dans cette digne maison, égalité de traitement pour les deux pilotes,aucun favoritisme, bla-bla-bla…
Hamilton, dans sa volonté d’imprimer une cadence inimitable – alors qu’il n’en avait nullement besoin –, avait usé ses pneus jusqu’à la corde. Pourquoi ne demanda-t-il pas à rentrer plus tôt que prévu ? Pourquoi l’équipe, qui le voyait en difficulté, ne l’appela-t-elle pas au stand ? Pincé, Ron Dennis éluda la question, sur l’air du traditionnel « Nous sommes soudés, nous gagnons et perdons ensemble, je n’ai pas pour habitude de désigner des coupables ni d’accabler un quelconque membre du team » et suggéra que les torts étaient partagés et le chagrin également. Car Lewis Hamilton, dépassé par la Ferrari de Räikkönen au 29e tour, se résolut enfin à changer ses gommes. Las, tandis que la trajectoire de course était en train de s’assécher, l’entrée de la voie des stands demeurait humide… La McLaren se déroba, Hamilton ne put la contrôler et échoua dans le gravillon. Il implora l’aide des commissaires de piste pour l’en extraire. Mais leurs efforts restèrent vains. « Ils n’ont pas été très bons, observa plus tard le directeur exécutif Martin Whitmarsh, le sourire crispé, mais nous n’avons pas le droit de les blâmer. » Lewis Hamilton regagna les garages à pied.« Il n’a pas montré sa déception. Il a parfaitement donné le change. Lewis, dans son comportement, est le reflet de McLaren », s’extasia Whitmarsh.
En piste, Räikkönen et Alonso ravitaillèrent au 32e tour, chaussant à ce moment-là des pneus « sec ». « Qu’avez-vous pensé en voyant Lewis dans le gravillon ? » s’enquit un journaliste anglais auprès d’Alonso. Réponse laconique : « Rien. La dernière fois que je l’ai vu dans le gravier (au Nürburgring), une grue est venue l’en sortir. Je me suis concentré sur ma course. » Afin d’assurer cette deuxième place, derrière Räikkönen et devant Massa.
L’événement du jour, le premier abandon de Lewis Hamilton en F1, éclipsa la magnifique prestation de Sebastian Vettel. Le jeune Allemand, durement sanctionné après le Grand Prix du Japon, puis réhabilité, et sanctionné à nouveau samedi, pour avoir cette fois gêné un concurrent en qualifications– moins cinq places sur la grille ! –, accomplit un parcours éblouissant qui le conduisit à la quatrième place. Son équipier Liuzzi sixième, l’écurie Toro Rosso cueille ainsi ses premiers points de la saison : 8 d’un coup, qui la propulsent au septième rang du classement constructeurs, à 4 points de Toyota. L’autre jolie prestation, celle de Jenson Button, cinquième, permet à Honda de prendre enfin l’ascendant sur la petite « soeur » Super-Aguri (6 à 4). Alors qu’il ne reste plus qu’une manche à disputer – au Brésil dans deux semaines–, Alonso et Räikkönen se trouvent pleinement relancés dans la course au titre : 4 points de retard pour Fernando, 7 pour Kimi. En 1986, ils étaient également trois dans un mouchoir de poche avant le dernier Grand Prix : Mansell, Piquet et Prost. Comme Räikkönen aujourd’hui, Prost était troisième , avec 7 points de moins que le leader, Nigel Mansell. Et Prost l’avait emporté… Nul doute que la Scuderia Ferrari se plairait à offrir à son pilote semblable conclusion.« Sans nos erreurs, Kimi serait champion du monde », confessait hier soir le directeur sportif, Stefano Domenicali.
Fernando Alonso pourrait également faire ses comptes : sans la sanction arbitraire que lui avait infligée la FIA au Grand Prix de Hongrie – sur intervention d’Anthony Hamilton, père de Lewis –, il mènerait aujourd’hui de 3 points au Championnat du monde. Hier, Lewis Hamilton a commis un écart à deux reprises sous drapeau jaune. Est-ce à dire qu’il allait trop vite ? Peut-être pas, puisque les commissaires sportifs, apparemment, ne se sont pas émus. Tandis que l’on s’interrogeait dans la soirée– Ferrari pourrait-elle tirer parti, au Brésil, de la lutte fratricide entre Hamilton et Alonso ? –, Martin Whitmarsh balaya ces inquiétudes d’une réplique enjouée : « Je vois personnellement un avantage à aligner deux pilotes hautement motivés. Franchement, je préfère notre position à celle de Ferrari. » En attendant le dénouement, chez McLaren-Mercedes, le
champagne est resté au frais…
Anne Giuntini (L'Equipe)
