’histoire se souviendra de cette première victoire du jeune Lewis Hamilton. Non seulement parce qu’elle inaugure, à n’en pas douter, le très long et riche chapitre qu’il s’apprête à écrire. Mais aussi parce qu’elle est venue conclure, à Montréal, l’un des Grands Prix les plus fous qu’on n’ait jamais vus ! Et si l’ambiance était aussi légère, au pied du podium où Nick Heidfeld figurait en deuxième place – le meilleur résultat de sa carrière –, c’est aussi parce que moins d’une heure plus tôt, on avait frôlé le pire, avec l’accident de Robert Kubica, son coéquipier chez BMW-Sauber.
Au 27e tour, dans la portion ultra rapide précédant l’épingle, la monoplace du Polonais tira tout droit, décolla, percuta le mur, rebondit, partit en voltige et traversa la piste dans les airs, pour aller se ficher dans la barrière de sécurité, sur le flanc droit – ou ce qu’il en restait. L’immobilité du pilote, après le choc, fit craindre une issue tragique, d’autant que tout le monde avait pu apercevoir, dans l ’enchaînement des tonneaux, son corps malmené, son cou étiré, son casque balloté… De longues minutes plus tard, on apprit heureusement que le sympathique Kubica était conscient, qu’il parlait, remuait ses bras et ses jambes et se plaignait d’une douleur au pied.
Le coeur délesté de cette angoisse, on put à nouveau prendre plaisir à suivre une course qui, dès les premiers instants, s’annonçait tumultueuse et s’inscrivait dans l’insolite. Car de l’inhabituel, le Grand Prix du Canada 2007 nous en servit à la pelle ! Entre les excursions d’Alonso dans l’herbe (quatre !), la grossière erreur de son écurie – partagée par Williams – ignorant la nouvelle règle des ravitaillements sous safety-car, entre le drapeau noir pour Fisichella et Massa – qui n’avaient pas respecté le feu rouge à la sortie des stands –, les quatre interventions de la voiture de sécurité, la brève bataille entre Alonso et Räikkönen dans la voie des stands, la belle course de Heikki Kovalainen – parti dernier sur la grille, arrivé 4e – et la superbe remontée de Takuma Sato qui, dans les derniers tours, s’offrit un dépassement sur Ralf Schumacher, puis un autre sur… Fernando Alonso, pour terminer sixième au volant de la Super Aguri, le spectacle fut riche, complet, haletant, déroutant. En un mot : réjouissant.
À l’extinction des feux, Nick Heidfeld prenant un excellent départ, Fernando Alonso crut pouvoir en profiter : Hamilton occupé à contrer l’assaut de la BMW, il allait, lui, tenter sa chance par l’extérieur. Mais la manoeuvre échoua. Pris au piège au beau milieu de la chicane, que les deux autres négociaient sur la trajectoire, Alonso n’eut plus qu’à couper dans l’herbe. L’incident lui porta-t-il un coup au moral ? En tout cas, il ruina sa stratégie : s’arrêtant en principe deux tours plus tard que son équipier, le double champion du monde avait impérativement besoin d’avoir le champ libre devant lui… et non pas la BMW de Nick Heidfeld. Pour lui, d’emblée le Grand Prix du Canada se présentait assez mal.
Au 15e tour, Alonso se trouva une nouvelle fois en perdition dans la chicane. Puis au 19e encore, ce qui offrit à Felipe Massa l’occasion de lui prendre la troisième place. Au 22e, l’accident d’Adrian Sutil(Spyker) contraignit la direction de course à lancer la voiture de sécurité. Depuis le temps qu’on l’attendait ! Jamais encore la « safety car » n’avait eu à intervenir cette saison, depuis que la FIA amodifié le règlement la concernant.
Si les équipes s’empressaient jusque-là de faire ravitailler leurs pilotes dès qu’elle était annoncée, elles n’en ont plus le droit désormais, et doivent attendre que tous les concurrents soient regroupés. McLaren et Williams semblèrent l’oublier, qui rappelèrent au stand Alonso et Rosberg, alors 4e et 5e. Les malheureux en furent quitte pour une sanction, et durent observer quelques tours plus tard un passage au stand, avec 10’’ d’arrêt obligatoire. Coût de l’opération pour Alonso : huit places ! Mauvais jour, très mauvais jour pour le double champion du monde, qui s’accorde en général un week-end noir par saison – surtout pas plus. Il vient déjà de vivre le deuxième en six courses, après son maudit Grand Prix de Bahreïn.
Ferrari et Renault ayant, elles, bien assimilé le règlement, rappelèrent Massa et Fisichella au 25e tour. Las, les deux pilotes « oublièrent » le feu rouge à la sortie de la voie des stands. Débordée sans doute par le flot des événements ultérieurs, la direction de course attendit vingt-six tours avant de leur présenter le drapeau noir de la disqualification…
De fait, la voiture de sécurité venait à peine de libérer le peloton, au 26e tour, quand survint l’accident de Robert Kubica, au 27e. Elle reprit donc du service. Puis au 50e tour encore, après la sortie de route de Christijan Albers (Spyker) et au 55e enfin, après celle de Vitantonio Liuzzi (Toro Rosso). Pendant tout ce temps, soixante-dix tours durant, Lewis Hamilton accomplit sereinement – dumoins en apparence – son chemin vers le bonheur. Le voici installé dans le cercle des vainqueurs de Grand Prix… Et peut être, bientôt, dans le rôle despotique longtemps tenu par Michael Schumacher…
Anne Giuntini (L'Equipe)
