près avoir contenu la McLaren-Mercedes de Kimi Räikkönen durant les cinquante premiers tours, Fernando Alonso a profité de l'abandon du Finlandais pour s'adjuger plus facilement sa quatrième victoire de la saison. Le pilote Renault possède désormais 21 points d'avance sur Michael Schumacher, remonté hier de la dernière à la cinquième place.
ON NE MESURE sans doute pas assez les nerfs et l'adresse qu' il fallut à deux pilotes comme Fernando Alonso et Kimi Räikkönen pour assurer un tel spectacle, durant les cinquante premiers tours du Grand Prix de Monaco. On se représente mal le degré de précision du coup de volant et la force de concentration utiles pour rester ainsi roues dans roues durant plus de soixante minutes, à 150 km/h de moyenne, jamais séparés par plus d'une seconde, le plus souvent soudés l'un à l'autre en moins de cinq dixièmes. À peine le temps de dire ouf ! Jamais une faute, ou alors si minime qu'ils la rattrapaient avec facilité, comme à l'épingle de la Rascasse où Räikkönen sortit un peu large au 38e tour, perdant une demi-seconde d'un coup sur Alonso qui la « rendait » deux tours plus tard. On imagine d'autant moins la difficulte que le vainqueur expliquait avec un solide détachement à l'arrivée : « Oui, Kimi m'a mis de la pression en course mais je le contrôlais. Ici, il est impossible de dépasser et l'essentiel est de ne rien toucher pendant 78 tours. » II fallait en fait voir les cheveux trempés de sueur comme jamais du jeune Espagnol champion du monde pour comprendre que 78 tours et 260 kilomètres sur l'infernal toboggan de Monaco représentent tout de même une autre paire de manches que 66 tours et 307 kilomètres du circuit de Barcelone ou 59 tours du Nürburgring, par exemple. Étourdissant, au propre comme au figuré, pour les pilotes qui avouent parfois choper le tournis dans ce couloir de rails, la tête juste à hauteur de la troisième rangée...
Räikkönen n'a rien à se reprocher
On aurait aimé constater que Kimi Räikkönen lui aussi n'avait plus un poil de sec. Seuls purent s'en rendre compte les passagers du yacht qu'il rejoignit quelques minutes seulement après son abandon au 51e tour, s'installant torse nu sur le pont supérieur sans même repasser par la case « McLaren » ou la voie des stands pour quelques explications. Victime ici d'une sortie de route en 1988. Ayrton Senna avait, de la même façon. rejoint directement son appartement monégasque pour y soigner sans doute autant sa déception qu'un amour-propre blessé. À bord du My-New-Toy, Räikkönen cherchait plus certainement à calmer sa colère intérieure, victime du même incident que jeudi en essais : une surchauffe endommageait le circuit électrique, provoquant un début d'incendie et compromettant encore un peu plus la position du Finlandais au classement du Championnat. « C'est particulièrement dur quand vous savez que vous avez une bonne chance de gagner la course », commentait simplement le pilote dans le communiqué McLaren. Il n'avait effectivement rien à se reprocher. Sagement resté derrière la Williams Cosworth de Mark Webber à l'extérieur du virage de Sainte-Dévote au départ. Räikkönen en ressortait mieux à l'attaque du troisième tour et doublait le pilote australien à l'accélération dans la vertigineuse montée vers le Casino. Alonso l'aura sur ses talons les 48 tours suivants. Même la première vague de ravitaillements n'y changea rien : une demi-seconde d'écart avant, une demi-seconde après. Comme les pilotes, les équipes de mécaniciens avaient fait strictement jeu égal dans les stands.
L'arrivée sur un groupe de « furieux » qui. de la huitième à la quinzième place, se tenaient en moins de quatre secondes n'y changea rien non plus. Au moment de leur prendre un tour, Alonso et Räikkönen se glissèrent parmi eux avec une identique habileté. Ces deux-là roulaient sur la Lune. Il fallut donc la sortie de la voiture de sécurité, le temps d'évacuer la Williams de Webber immobilisée sur rupture d'échappement, pour redescendre de rythme et sur Terre.
Tous les pilotes qui avaient prévu une stratégie de course à deux arrêts se ruèrent dans la voie des stands. Et, à nouveau, la Renault et la McLaren de tête en ressortirent dans le même ordre, juste l'une derrière l'autre. On se régalait d'avance de l'intensité du « re-start » mais c'est de « reset » dont il était soudain question dans le cockpit de la McLaren Mercedes : en désespoir de cause, on vit Räikkönen manipuler quelques boutons au volant dans l'épingle du Grand Motel ; sur l'élan, la F1 glissa jusqu'au droite suivant, où Räikkönen réclama l'aide d'un pompier avant de garer sa monoplace blanchie de neige carbonique - comme son casque ! - à l'extérieur du virage du Portier. Alonso venait de gagner définitivement son premier Grand Prix de Monaco...
Comme Fangio et Schumacher
En l'espace de trois tours, l'Espagnol était donc débarrassé de Webber, décidément brillant sur ce tracé (il avait fini troisième l'an passé), seul à pouvoir suivre de près le rythme des leaders, et de Räikkönen. Montoya eût-il rêvé pouvoir inquiéter encore Alonso qu'il lui fallait rapidement déchanter : désormais deuxième au classement mais
« Physiquement » placé six voitures
derrière la Renault au moment où la
safefy-car libérait le peloton, le
Colombien voyait rapidement son
retard irrémédiablement atteindre
les dix secondes.
Plus rien ne semblait devoir arrêter Alonso : voiture incassable, pilote inclassable. Quatre fois premier et trois fois deuxième en sept courses, il a marqué 64 points sur 70 possibles ! En corrigeant les différents barèmes à travers les époques, ils ne sont que deux à avoir réussi un tel début de saison dans toute l'histoire de la F1 : Juan Manuel Fangio en 1954 et Michael Schumacher en 2002.
Ce dernier chercha à se rattraper de « l'affaire » des qualifications (Michael Schumacher avait arrété intentionnellement sa Ferrari en fin de séance, pour géner Alonso en passe de lui ravir le meilleur temps). Parti des stands plutôt que dernier sur la grille, sa Ferrari équipée d'un moteur neuf et « réglée » sur un unique ravitaillement,
« Schumi » produisit une course
solide jusqu'à la cinquième place et
les 4 points qui l'accompagnent
. Au cours de sa remontée,
il dépassa notamment un Button complètement... dépassé (11e),
mais échoua finalement sur la
seconde Honda, de Barrichello.
Longtemps cinquième mais tellement lent, le Brésilien réduisit à des
miettes les espoirs de ceux qui le suivirent jusqu'au... 62e tour - en particulier Fisichella, par ailleurs très incisif mais parti de trop loin. Ce fut le
moment où Barrichello observa une pénalité (drive through) pour vitesse excessive dans les stands lors de son ravitaillement. Sans doute avait-il enfin décidé d'accélérer mais il s'était trompé d'endroit pour le faire !
la situation profita à Jamo Trulli. L'Italien pouvait caresser l'espoir d'un podium qu'il n'avait plus connu avec Toyota depuis l'année passée, mais une panne hydraulique stoppait la TF106B à six tours de l'arrivée. David Coulthard, lui aussi un spécialiste du tracé monégasque,
reprenait alors la balle au bond pour offrir à Red Bull son meilleur résultat jusqu'à présent. Une fin de course bien dans la tradition de Monaco... Alonso préféra, pour sa part, déroger à l'habituelle cérémonie du champagne et observer la retenue qui convenait au deuil du clan Michelin. Les hommes de Clermont-Ferrand avaient souhaité une victoire pour saluer la mémoire de leur président disparu vendredi. Ils lui offraient beaucoup mieux : les quatre premières places de la course.
Stéphane Barbé (L'Equipe)
