
n vainqueur et deux héros. De ce
Grand Prix de Hongrie au déroulé
tumultueux, c’est ce que l’on retiendra
le plus aisément. Un vainqueur, Jenson
Button, en tous points méritoire. Dans
des conditions scabreuses, l’on retrouva
chez lui ces qualités qui fondèrent
sa réputation, il y a six ans déjà, à ses
débuts chez Williams : un pilotage fin
et sûr, une régularité sans faille, et ce
tempérament imperturbable, quel que
soit l’enjeu. Onl’attendait depuis longtemps,
depuis 112 Grands Prix très
exactement, sur la plus haute marche
du podium. Jenson l’a gravie hier, mettant
à profit le regain de performance,
fraîchement apparu, des Honda.
Quant aux héros, ils naissent, renaissent,
s’affirment et s’épanouissent
dans les épisodes extrêmes de la
course automobile, qui leur doit sans
nul doute ses lettres de noblesse. Deux
champions au talent incandescent
auront rayonné de tout leur éclat, hier :
Fernando Alonso et Michael Schumacher.
À côté d’eux, tous les autres semblèrent
si pâles... à commencer par
leurs équipiers, Giancarlo Fisichella et
Felipe Massa, réduits à jouer les figurants.
Dans ces conditions diaboliques,
il n’est pas de lieutenant qui
puisse tirer quelque parcelle de gloire
car il n’est aucun rôle pour eux, tout
simplement. Schumacher et Alonso n’avaient besoin de personne et
surtout, pour accomplir le parcours qui
fut le leur, ne pouvaient compter que
sur eux-mêmes. Sur leur talent phénoménal,
sur leur habileté géniale, sur
leur audace farouche et leur volonté
sans égale.
Ils éclipsèrent jusqu’à celui que l’on
place volontiers à leur niveau d’habitude
: Kimi Räikkönen. Auteur de la
pole-position la veille – avec une voiture
relativement légère –, il n’accomplit
véritablement aucune action saillante
en course. Au départ, il s’élança
bien en tête comme il pouvait l’espérer,
puis, aux prises avec une adhérence
précaire – ses réglages étant
mal adaptés aux circonstances –, céda
peu à peu du terrain et au 26e tour
s’envola sur la Toro Rosso de Liuzzi.
Celui-ci, pour laisser passer la McLaren,
venait de lever le pied... mais sans
s’écarter de la trajectoire. Impossible
de l’éviter.
La déception du pilote finlandais, toutefois,
n’était rien, sans doute, en comparaison
de la frustration infinie
qu’éprouva Fernando Alonso, et des
regrets amers formés par Michael
Schumacher. Ce week-end était si mal
parti pour eux, et ils étaient en passe
de renverser si magistralement la
situation...
L’inconnue pluie. Les deux champions, lourdement
sanctionnés vendredi (Alonso) et
samedi (Schumacher) par les commissaires
sportifs pour manquement à la
règle des drapeaux, se retrouvaient
onzième (Schumacher) et quinzième
(Alonso) sur la grille. La pluie,
que les différentes stations météo
consultées n’avaient nullement
annoncée, tomba, opiniâtre, toute la
matinée, et la piste n’avait pas séché
au moment du départ. « C’est embêtant,
soulignait Ross Brawn, directeur
technique de Ferrari.Nous n’avons pas
eu l’occasion de tester les pneus pluie
depuis une éternité. » Le même
constat s’imposait dans toutes les écuries
et le Grand Prix démarrait donc
dans l’inconnu. Massa s’offrit un tête-à-
queue dans le tour de chauffe, De la
Rosa en fit autant dans le tour de formation.
Àl’extinction des feux rouges, Michael
Schumacher remonta la grille par
l’extérieur, Alonso sur ses talons. Tandis
que Schumi poursuivait librement
sa manoeuvre, Alonso se trouva bloqué
par Coulthard et dut jouer fin pour
gober, les uns après les autres, les
« gêneurs » potentiels. À la fin du premier
tour, Räikkönen menait la danse
devant Barrichello (Honda), De La
Rosa (McLaren)... Schumacher pointant
à la quatrième place, devant Fisichella et... Alonso !
Au 3e tour, Button passait Coulthard
pour la huitième place. Et surtout,
Alonso se tenait déjà en embuscade
dans les roues de la Ferrari, élargissant
ses trajectoires pour mieux disparaître
des rétroviseurs de son adversaire,
prêt à plonger dans la première faille
qui s’ouvrirait. Au 4e tour, dans un
éclair il porta son attaque, et déborda
le septuple champion du monde par
l’extérieur, sans craindre de poser ses
quatre roues sur la partie la plus
détrempée du bitume ! « Je tournais
deux secondes plus vite que lui à ce
moment-là. Même avec énormément
de carburant à bord, ma voiture se
comportait à merveille », résuma Fernando
après coup, sans tirer la
moindre gloriole de cet assaut prodigieux.
Au 7e tour, Massa partait en tête-à-queue,
alors que Jenson Button dépassait
également Schumacher aux prises
avec une Ferrari délicate à maîtriser.
En fait, tous les concurrents chaussés
par Bridgestone admirent, plus tard,
leurs difficultés en début de course, sur
une piste toujours très humide, tandis
que leurs rivaux en Michelin se
jouaient des pièges. Au 15e, Fisichella,
augmentant d’un cran sa menace sur
Schumi, tentait une estocade...
Réplique autoritaire du maître. Touchette.
Et statu quo ! Fisico réitéra la
manoeuvre au début du 17e passage, et
réussit. Cette fois encore, la Ferrari et
la Renault se frottèrent l’une à l’autre.
La rouge y endommagea son aileron
avant. Pour l’écurie Renault, le plaisir
prodigué par l’audace de Fisichella fut
de courte durée : dans sa 18e boucle,
l’Italien perdit le contrôle de sa voiture
et termina sa chevauchée dans le gravillon.
Au 25e tour, Fernando Alonso,
maître absolu des éléments, prenait un
tour à Michael Schumacher, toujours
aux prises avec une tenue de route
aléatoire.
L’accident de Räikkönen entraîna
l’intervention de la voiture de sécurité,
du 26e au 32e tour. L’avance d’Alonso
sur le Finlandais se montait alors à
39 secondes ! Premier – mauvais –
signe d’un sort obstiné à ne pas lui sourire
? Fernando n’en eut cure, se relançant
allégrement dès que la « safetycar
» s’écarta, les frères Schumacher
traversant pour leur part des épisodes
chaotiques : Ralf fut presque bouté
hors piste par Felipe Massa, et Michael
partit en toupie... sans caler.
Tout bascule
pour Alonso. La piste s’asséchant, on vit peu à peu
renaître les poursuivants d’Alonso.
Derrière lui, Button se mit à hausser le
rythme. Kubica dépassa Massa pour le
huitième rang. Michael Schumacher
retrouva au volant de sa Ferrari des
sensations plus conformes à la normale.
Au point qu’au 44e tour, il se
trouvait en mesure de gober la BMW de son compatriote Heidfeld, et de se
poster en cinquième place, derrière
Alonso, Button, de la Rosa et Barrichello.
Le ballet des ravitaillements
allait commencer, les pilotes songeant
de plus en plus sérieusement à monter
des pneus pour le sec...
Et c’est là que le destin – farouchement
contraire, ce week-end ! – bascula
pour Fernando Alonso : toujours
leader, il s’arrêta au 51e tour, en même
temps que de la Rosa. À peine avait-il
quitté la voie des stands qu’on le comprit
en difficulté : la Renault parut se
dérober. En vérité, l’écrou de la roue
arrière droite venait de s’échapper. On
apprit dans la soirée qu’il ne s’agissait
pas d’une erreur de manipulation,
mais d’un ennui mécanique : le système
de sécurité de la roue, ne s’étant
pas désactivé au moment opportun,
endommagea du même coup l’écrou et
compromit l’efficacité de son serrage.
Littéralement accablés, les hommes de
Renault pliaient déjà bagages lorsque
se produisit l’ultime rebondissement, à
trois tours de l’arrivée : Michael Schumacher,
ferraillant avec des pneus à
l’agonie – il avait choisi de conserver
les intermédiaires –, tentait de repousser
les assauts de Nick Heidfeld, après
avoir cédé devant de la Rosa au
66e tour. Schumi répliquant vertement
à son compatriote – le podium était en
jeu – la Ferrari et la BMW se touchèrent,
et presque aussitôt la première se
mit à ralentir.
Direction endommagée, Schumacher
se trouvait contraint à l’abandon. Flavio
Briatore aurait pu trouver là
quelque consolation... mais le patron
de l’écurie Renault s’était échappé du
circuit à huit tours de l’arrivée, escorté
de sa dernière conquête, laissant seuls
ses hommes et Alonso. Dans la soirée,
c’était Fernando lui-même, en vrai
patron, qui prenait soin de rassurer les
troupes : « Cette course, nous l’avons
dominée, martela-t-il. C’est bon signe
pour la suite du Championnat. Je
pense que nous serons devant ! ».
Anne Giuntini (L'Equipe)
