'événement
majeur du Grand Prix d'Espagne, doublement remporté par Ferrari
(Schumacher 1er, Barrichello 2e) tint au départ « historique » de
Jarno Trulli. Hormis cet intermède offert par la Renault,
en tête huit tours durant, la course se déroula
« normalement » : Ferrari devant, et tous les autres
derrière.
Les Grands Prix se suivent et ne se ressemblent pas tout à fait
: hier à l'arrivée, pour une fois Michael Schumacher était
fatigué. Visage rougi et traits tirés, il accueillit
cette victoire — la 75e de sa carrière, la 5e de suite
cette année — avec soulagement. Car un échappement
précocement cassé (fin du 11e tour) lui fit craindre
de ne pas aller au bout, et lui valut de disputer presque toute la
course en état d'alerte.
Quoi qu'il advînt, en misant sur deux stratégies différentes
pour ses pilotes, Ferrari avait doublé ses atouts. Et quand
bien même Schumi eût été contraint d'abandonner,
Rubens Barrichello se trouvait là, prêt à assurer
le relais. A Barcelone pas plus qu'à Melbourne, Sepang, Bahreïn et Imola, le succès ne pouvait échapper à la
Scuderia.
En fait, comme on s'y attendait, le moment le plus magnifique de
ce Grand Prix d'Espagne tint au départ. Où l'on n'assista
pas à l'empoignade imaginée, entre Michael Schumacher
et Juan-Pablo Montoya. Mais à la propulsion instantanée
d'une Renault en tête ! Jarno Trulli, quatrième sur
la grille, réussit une mise en action absolument parfaite... « le genre de truc qu'on fait peut-être une fois dans sa
vie, et pour moi c'était aujourd'hui », dit-il, modeste.
Schumacher eut à peine le temps d'apercevoir un projectile
bleu et jaune déboulant au beau milieu de la piste; dans un
réflexe de sauvegarde, il amorça un changement de trajectoire,
entreprit d'obliquer vers Trulli et se ravisa : lancée, la
Renault allait déjà trop vite pour qu'il pût
la contenir, la tasser sur la droite et la maintenir ainsi jusqu'à l'entrée
du premier virage. Inutile d'insister. En outre, la manoeuvre n'eût
pas été fair play, le sextuple champion du monde en
convint; et s'il ne s'encombre pas toujours de scrupules, du moins
en eut-il hier, vis-à-vis de Trulli. Provisoirement donc,
Schumi capitula.
Le pari
de Barrichello
Huit tours durant, comme Jenson Button deux semaines plus tôt à Imola,
Jarno Trulli aux commandes de la course, offrit un scénario
rafraîchissant à la F1. Il mena rondement les opérations,
tandis que son équipier Fernando Alonso, qualifié huitième
– et 6e au premier virage – enrageait de ne pouvoir
rouler à sa
guise. « Il m'a fallu deux relais avant de trouver une piste
libre, et tourner enfin à mon rythme », commentait-il à l'arrivée,
frustré de n'avoir pu servir meilleur spectacle à son
public.
Schumacher, devant Sato, Montoya et Barrichello, prit son mal en
patience, certain de se porter en tête à l'occasion
des premiers ravitaillements. Barrichello, en son for intérieur,
dut regretter que cela vînt trop
tôt : « Ma seule chance de battre Michael tenait à Trulli,
dit-il. Si Jarno avait pu le retenir plus longtemps derrière
lui, j'aurais eu des raisons d'espérer... »
Mais les stratégies définies la veille prévoyaient
des pit-stops au 9e tour pour la Renault et au 10e pour Schumi. Barrichello,
lui, avait opté pour
un plan de marche à deux arrêts, qu'il justifie ainsi
: « Samedi, nous
pensions que les BAR seraient rapides ici. Nous avions deux façons
de les contrer : miser sur la pole et partir léger, ou décaler
nos pit-stops en n'en faisant que deux. Je ne voulais pas me retrouver,
comme à Imola, coincé dans le trafic. Alors j'ai parié sur
deux arrêts. »
Au second, qu'il effectua au 43e tour — soit deux tours après
le 3e ravitaillement de Trulli — Rubens s'empara de la deuxième
place... derrière Schumi.
La déconfiture McLaren
En fait les Ferrari affichaient une telle suprématie ce week-end à Barcelone,
que l'une ou l'autre tactique ne risquait pas d'altérer le
résultat final. Schumacher premier, Barrichello deuxième
: pour la troisième fois en cinq courses, les voici qui signent
un doublé - en 2003, la Scuderia n'en avait enregistré aucun,
seules les Williams y étaient parvenues.
Jenson Button mal qualifié n'eut pas la possibilité d'animer
la course, et se contenta d'une huitième place au final ;
son équipier Takuma Sato, troisième sur la grille,
défendit vaillamment son cinquième rang à l'arrivée.
Les Williams, qui, pour s'y trouver généralement peu à l'aise
n'attendaient pas de miracles de Barcelone, vécurent leur
second abandon de la saison (le premier, sur une casse moteur, fut
pour Ralf Schumacher en Malaisie) : Juan-Pablo Montoya, victime d'ennuis
de freins, regagna son stand à la fin du 46e tour.
Quant aux McLaren-Mercedes, elles s'enfoncent dans la déconfiture.
C'est à peine si l'on ose demander aux pilotes à quelle échéance
ils accrochent désormais leurs espoirs. David Coulthard avoua
sobrement que pour lui, la perspective d'un quelconque progrès
ne pouvait venir que d'une nouvelle voiture... Celle-ci, que Ron
Dennis, par stratégie de communication, baptise déjà MP4/19B — comme
si elle devait n'être qu'une évolution naturelle de
la présente MP 4/19 — est promise pour l'été. « Je
pense qu'il faut encore un peu de temps avant que l'amélioration
soit visible », commenta Ron dans un art consommé de
la litote.
Plus éclatantes furent hier les Sauber à moteur Ferrari,
seules avec Barrichello à n'observer que deux arrêts...
servies sans doute, comme leurs « aînées » par
la longévité de leurs pneus (Bridgestone).
La bonne affaire du jour, c'est à n'en pas douter Renault qui la fit:
en amenant pour la cinquième fois en cinq courses ses deux voitures
dans les point - et pour la première fois de la saison sur le podium
l'écurie française conforte sa position au championnat du monde
des constructeurs. . Deuxième derrière Ferrari, à 40 points
certes (82 à 42), mais 10 points devant les BAR-Honda, 12 devant les
Williams-BMW... et 37 devant les McLaren-Mercedes. Forts de 21 points chacun,
Alonso et Trulli se partagent pour leur part le 4e rang chez les pilotes.
Anne Giuntini (L’Equipe)
